Extrait de "ILS ONT REFAIT LEUR AME" Par Andre Neher
Au meme titre que son oeuvre, la personnalité Arnold Schonberg est discutée, mystérieuse, contradictoire, contredite.
La révolution opérée par lui dans le domaine de l'art a fini, certes, par
s'imposer, de son vivant encore. Mais quelques-unes de ses créations majeures - l'opéra Moise et
Aaron, L 'Echelle de Jacob, La Voie biblique, Les Psaumes modernes - sont restées inachevées et
leurs fragments n'ont été présentes au public qu'après la mort de Schoenberg pour certaines; d'autres
attendent aujourd'hui encore une première
qui ne viendra peut-être jamais.Telle est aussi la pensée de Schoenberg, inachevée,
atomisée, suggérée en séries de paradoxes, dans lesquels l'interprète se perd en conjectures qui
risquent de la trahir. "O verbe, verbe, qui me manque!" Ce cri, place par Schoenberg dans la
bouche de Moise, vaut pour Schonberg lui-même. Il vaut aussi pour la place que, dans la pensée de
Schoenberg, occupe le judaïsme. Il vaut pour la place que, dans le mouvement de cette pensée, occupe la techouva.
Le 24 juillet 1933, le rabbin Louis-Germain Levy, de l'Union libérale israélite, 24, rue Copernic à
Paris, rédige, sur papier à en-tête de sa communauté, le document suivant :
Devant nous Louis-Germain Levy, Rabbin de I'Union libérale israélite, 24 rue Copernic à Paris s'est présente le vingt-
quatre juillet 1933 M. Arnold Schoenberg, ne à Vienne le treize septembre1874 pour
nous exprimer son désir formel de rentrer dans la Communauté d'Israël
Apres avoir donne lecture de la présente declaration à M. Arnold Schoenberg,
celui-ci a déclare qu'elle était bien l'expression de sa pensée et de sa volonté.
Fait à Paris a mon cabinet 24 rue Copernic le vingt-quatre juillet 1933
Lu et approuve : Arnold Schoenberg
Rabbin Louis-Germain Levy
Temoins: Dr Marianoff, Marc Chagall
C'est un document rare, le seul peut-être de son genre dans la longue histoire du peuple juif. Car au
candidat-rentrant, le rabbin Louis-Germain Levy a explique que le droit religieux juif ne reconnaît pas
la «desertion»: un Juif, même converti à une autre religion, reste juif, et il n'est point nécessaire
d'un cérémonial pour marquer le retour du renégat dans la maison juive. Mais Arnold Schoenberg a
insisté. Né juif, converti au protestantisme, il veut que son retour au judaïsme soit consacré par un
acte religieux, solennel, grave, et aussi public, une sorte d'épousailles, en présence de deux témoins,
devant un rabbin, comme il est d'usage dans le rite juif du mariage. Et le rabbin a fini par consentir, ce
qui vaut à l'histoire ce document original et poignant. Quel contraste avec l'épisode de Rosenzweig à
Berlin vingt années auparavant! Alors, le drame concernait un inconnu, un solitaire, un individu dont l'identité juive ne s'affirmera qu' à partir du
lendemain de ce Kippour de 1913. Ici, à Paris, en 1933, le héros de l'épisode est un
artiste de renom universel, car, déjà, le nom d'Arnold Schoenberg est indissociable, dans l'histoire
de la musique contemporaine, de la révolution dodécaphonique et sérielle. Depuis Richard Wagner, aucun compositeur
n'avait, autant que Schoenberg, renouvelé la mathématique des sons. A coté de ce
héros central, l'un des deux témoins est Marc Chagall, aussi célèbre déjà dans le domaine de l'art
pictural que Schoenberg l'est lui-même dans celui de la musique. La scène ne se joue donc pas dans
l'intimité anonyme d'une âme juive, comme a Berlin en 1913, mais sous le feu des projecteurs de
la culture universelle, dont certains des participants sont des porteurs conscients et reconnus.
Ce plein feu, Arnold Schoenberg l'avait-il souhaité? Certes, il n'en avait pas éprouve le besoin pour
remettre au calme son inquiétude intérieure. Converti au christianisme des 1898, Arnold Schoenberg
n'a, en fait, jamais cesse de se considérer, de se conduire, de créer son oeuvre en Juif. Mais l'avènement
de Hitler, en 1933, l'oblige maintenant a légaliser sa rupture d'avec le christianisme. Son
retour au judaïsme ne marque pas une étape dans son itinéraire religieux personnel, mais il doit
signifier au monde, auquel son nom appartient déjà, que face a la marée montante d'un antisémitisme puisant aux sources de Richard Wagner,
Arnold Schoenberg, l'équivalent de Wagner au XXé siècle, affirme avec fierté son retour a la
communauté juive qu'il avait momentanément quittée, retour qui, toutefois pour lui, ne peut pas être
social ou politique seulement, mais doit se faire dans le cadre synagogal d'un acte religieux.
LE DOCUMENT ECRIT D"UNE TECHOUVA
Comment? N'ai-je pas cité, au début de ce livre. le document du 24 juillet 1933? Ce document, signé
par un rabbin, par Marc Chagall, par Arnold Schonberg lui-même, n'atteste-t-il pas que Schonberg
est rentre dans la Communauté d'Israel? Il en était donc sorti un jour. Le 24 juillet 1933, dans la
synagogue de la rue Copernic, à Paris, il y rentre. Quel acte plus voyant de techouva peut-on imaginer?
Ce document ne suffit-il pas pour qualifier Arnold Schonberg de baal-techouva? Cela ne crève-t-il pas les yeux?
Non, il y a des yeux qui n'ont rien vu. Le document du 24 juillet 1933 est discuté, dans sa
signification, dans sa portée, et jusque dans son authenticité. Certains biographes le passent entièrement
sous silence. C'est qu'ils scotomisent délibérément les aspects saillants du judaïsme de Schonberg,
parfois ses aspects tout court. Pire: une évocation de Jésus -"une seule - dans les Prières
composées vers la fin de sa vie, une référence à l'Evangile dans une oeuvre de jeunesse, leur suffisent
pour affirmer que la religiosité de Schonberg est d'inspiration chrétienne. Ce juif de naissance ne
s'est-il pas converti au protestantisme dés l'age de vingt-quatre ans, en 1898 (acte dument enregistré et
considèré, lui, comme irréfutable)? Il n'y a jamais eu de retour au judaïsme, prétend-on. Les thèmes
juifs dans l'oeuvre sont-il a la personne de Schonberg ce que l'Ancien Testament est, pour le chrétien, au
Nouveau: une relique précieuse mais dépassée (Willy Reich).
Paradoxalement, l'authenticité du document est
mise en doute par les tenants d'une thèse diamétralement opposée a la précédente: la thèse de la continuité
juive dans l'oeuvre et dans la vie de Schoenberg. Jésus. I'Evangile selon Luc? Des éléments
d'une culture générale, cl laquelle le christianisme participe sans aucun privilège. Qui donc oserait prétendre
qu'Edmond Fleg ou Martin Buber ou Marc Chagall ne sont pas restés juifs, sont
devenus chrétiens, simplement parce que dans leur oeuvre ils accordent - bien plus amplement que
ne le fait leur contemporain Arnold Schoenberg - une place a Jesus ou aux saints de l'Eglise? La
conversion de Schonberg au protestantisme? Un acte de caractère purement social, un billet d'entrée dans
la société bourgeoise, au moment ou Schonberg allait épouser Mathilde, la soeur de son maitre
et mecene, le chef d'orchestre Alexandre von Zemlinski. Mais, de coeur, de conviction, de passion
religieuse, Schonberg est resté juif. « Dans son oeuvre, écrit Jan Meyerovits, le christianisme ne
joue aucun role. Le coté juif dans ses créations est d'inspiration exclusivement juive. au contraire de
beaucoup de compositeurs juifs qui sont restés
fideles a leur foi, comme, par exemple, Meyerbeer, Halevy et Milhaud, mais dans les oeuvres desquels
se trouvent beaucoup de traits christologiques. En l'annee 1933, on fit savolr au public, qu'a Paris,
Schonberg etait revenu au judaisme. Lui-meme a sans cesse démenti energiquement toute cette histoire
et a repete, a differentes reprises, que son oeuvre avait prouve que depuis longtemps il etait
redevenu juif. La cérémonie de retour. a Paris, qui
est mentionnée si souvent, semble avoir été inventée de toutes pièces par un certain Or Marianoff. avide de publicité. »
En fait, le document existe bel et bien. Son authenticité est indiscutable. L'original en est
conservé dans les archives Arnold Schonberg à Los Angeles. Le Pr Hans Stuckenschmidt, l'un des
élèves de Schonberg, en donne une reproduction photographique à la page 335 de son grand livre:
Schonberg, publié a Zurich en 1974. Des deux temoins, Marc Chagall est mondialement connu : il
ne peut être suspecté d'avoir été complice d'un faux témoignage, par « avidité de publicité ». Quant au
rabbin Louis-Germain Levy, c'était un homme d'une intégrité parfaite: contre un faux, il eut
certainement élevé une protestation; or, il n'a jamais mis en cause l'authenticité du document.
Et Schoenberg lui-même? Ses « énergiques démentis»? Son «affirmation repetée, a différentes
reprises, que depuis longtemps il était redevenu juif »?
Nous possédons, de la plume de Schoenberg, deux preuves irréfutables de l'historicité de l'acte et, par
voie de conséquence, de l'authenticité du document. La première: le carnet intime dans lequel Schonberg
note, en style sténographique, l'essentiel de sa vie. Or, à la date du 23 juillet 1933, figure le mot
Rilckkehr: il ne peut designer autre chose que la ceremonie de techouva de la rue Copernic.
Deuxième preuve: une lettre a son élève Alban Berg du 8 août 1933, dans laquelle Schonberg
regrette le bruit que, par maladresse, le Dr Marianoff a fait autour de la cérémonie. C'est donc que la
cérémonie a eu lieu. Nous comprendrons bientot que les réserves de Schoenberg a l'égard du Dr Marianoff
ne tiennent aucunement au fait que son retour officiel au judaïsme n'était a ses yeux que
quelque chose de banal dont il ne valait pas la peine de parler en public. Tout au contraire, c'est
l'importance de cet acte qui fait souhaiter a Schoenberg qu'une publicité maladroite ne vienne pas la deprecier
et ne retourne pas contre lui-même et
contre la communauté juive un acte de techouva qu'il désirait solennel et surtout nécessaire.
Necessaire, pour le dehors: iI faut que le monde sache qu'Arnold Schonberg n'est plus chrétien,
qu'il est redevenu juif. Mais nécessaire aussi pour le cheminement interne de Schonberg, car il y a en lui,
dans sa vie et dans son oeuvre, une aventure, un drame de la techouva.
ENTRETIENS AVEC (ET AU SUJET DE) DIEU
Le début de la révolution opérée par Schonberg dans l'art moderne se situe en 1912. Il compose
alors, et fait jouer avec succès, l'accompagnement musical d'un poème Verklarte Nacht du célèbre
visionnaire socialiste Richard Dehmel. Mais le succès est éphémère et ne met pas fin a l'existence
de misère et de bohême qui est celle de Schonberg depuis sa naissance a Vienne en 1874. Il est déjà en
pleine maturité-, trente-deux ans! Le poids d'une jeunesse difficile pèse encore sur lui. Orphelin de
père a l'age de quinze ans, sorti du lycee,sans diplôme sans orientation professionnelle, il garde
une reconnaissance profonde a trois hommes qui ont fait confiance en sa vocation musicale: Gustav
Mahler, Alexandre von Zemlinski et WaIter Pieau. Le premier, est un des Maitres
de la musique postwagnerienne. Il est juif de naissance mais se convertit en 1897 au christianisme et restera chrétien.
Le second, né chrétien, chef d'orchestre, du même age que Schonberg, fait l'éducation musicale
de son ami et lui offre la main de sa soeur Mathilde. Une condition: le baptême, que facilitent l'exemple
prestigieux de Gustav Mahler et aussi l'amitie de WaIter Pieau, chanteur d'opéra et protestant
croyant. La conversion de Schoenberg au protestantisme, le 25 mars 1898, s'inscrit dans ce cadre
sociologique. Toutefois, elle n'a pas de point d'appui religieux dans -l'âme de Schonberg. Lorsqu'il
est confronté a la question « Qu'es-tu? », sa réponse est vague, tatonnante: je suis athée,
incroyant, libre penseur, «comme l'etait mon père », ajoute-t-il.
Mais la formule qu'il emploie dans une lettre de
cette époque touche son identité religieuse véritable
: « Ma position est dialectique. »
Dialectique est le couple parental de Schoenberg.
Le père est libre penseur, mais il n'est plus de ce
monde. La mère, vénérée par son fils, est une Juive
croyante, pieuse, pratiquante. Un frère de sa mère
est un musicien de talent, ministre officiant de
surcroît dans une synagogue de Vienne. Il reste
fidèlement attaché a son neveu Arnold, après et
malgré sa conversion.
L'influence maternelle l'emporte. La dialectique
affieure, en 1912, au moment même ou Schoenberg,
après des années d'apprentissage, sent qu'il devient
lui-même un Maître.
Dans la correspondance avec Richard Dehmel,
on s'attend a l'évocation des problèmes qui tiennent
,Lcreur au poète dont Schonberg est " l'interprète
sonore: le socialisme, l'esthetique, l'art pour I'art
ou l'art engage. Or,ce qui tourmente Schonberg, et
dont il s'ouvre a Dehmel, c'est, paradoxalement, le
probleme de la priere et surtout de la signification
de la priere pour l'homme moderne.
Schonberg est litteralement tourmente par ce
probleme qui ne le quitte plus desormais. C'est son
debat avec Dieu, dont les echos se nouent, se
defont, se renouent en verbes et en sons. Le debat
d'un baal-techouva juif. Il dure jusqu'aux derniers
accords des Psaumes modernes rédigés quelques
semaines avant la mort et inachevés. Lorsque
Schonberg en parle, il les appelle «des Psaumes,
des Prieres et autres Entretiens avec (et au sujet de)
Dieu »: Les premieres esquisses en figurent déjà
dans une reuvre étrange, entreprise par lui en pleine
Premiere Guerre mondiale, a une époque donc ou
Selon l'état civil, Schonberg était chrétien.
Cette œuvre, qui est la compagne de sa vie,
s'appelle: L 'Echelle de Jacob.
L'ECHELLE DE JACOB
Le titre n'est pas déterminé immédiatement.
Schonberg pense d'abord au Combat de Jacob (la
lutte avec I'Ange, Genese,chapitre XXXII). S'il préfère
l'Echelle (Genese,chapitre XXVIII). au Combat.
c'est pour mieux souligner le lien entre sa révolution
musicale et sa religiosité juive. Mais combat
il y a. Ne serait-ce qu'entre la parole et les sons.
Combat juif, lui aussi, entre le Monde de la Loi
(Ies Dix Paroles) et le Monde de I'Appel (Ecoute,
Israel).
En effet, sur ce thème biblique, Schonberg
développe toute une théologie cosmique, universelle,
pacifiste, mais la musique ne suit pas le
rythme des mots. Quelques mesures isolées, tâtonnantes,
maladroites, datent de cette époque. Trente
ans plus tard seulement, en 1947,au lendemain de
la Seconde Guerre mondiale, Juif maintenant,
depuis la «reconversion» de 1933, Schonberg.
reprend cette Echelle, n'effectue aucune retouche au
texte tant celui-ci était prophétique, mais ne réussit
pas davantage qu'en 1917 atrouver le langage
musical qui lui soit adapte.
Cette oeuvre inachevée (qui sera jouée pour la
première fois, dix ans après la mort de Schonberg,
en 1961, dans sa ville natale, Vienne) traverse en
filigrane l'existence de Schonberg et ainsi souligne
la permanence de son tempérament religieux,
mais aussi l'incapacité, inconsciente ou volontaire,
de l'exprimer en termes universels. Ce n'est que
dans le particularisme de sa religiosite juive qu'Arnold
Schonberg a été pleinement et souverainement
createur et surtout novateur.
Déjà la structure générale de la révolution opérée
par Schonberg dans l'histoire de la musique
moderne appelle des résonances juives. On relève
que le principe de la dodécaphonie repose sur le
nombre des Douze Tribus d'Israël, les fils de Jacob.
J'ajouterai que cette dodécaphonie est issue de la
dislocation de la gamme classique, en allemand :
Ton-Leiter (= echelle des sons; comme en hébreu :
sullam); Or nous venons de constater l'incapacite
existentielle, pour Schonberg, de traduire en langage
musical le theme biblique de l'Echelle de
Jacob. 11 ne s'agit pas la de simples jeux de mots. Le
texte du livret est tellement dense, traversé par la
lutte mystique de l'individu avec l'Eternité, que l'on
ne peut pas ne pas apercevoir la solution, la
redemption (Auf-losung, geoula en hébreu) dans la
dissonance, caracteristique du choc des inconciliables.
C'est la théologie du Zohar, du Maharal de
Prague, du Hassidisme, dans laquelle Schonberg
découvre la clef de l'Echelle reliant l'Humain au
Divin, mais il n'y a pas de projection possible de
cette Echelle dans la gamme classique. Ce n'est (pas
de l'Echelle (Leiter) que peut venir le Salut, mais de
Jacob (Jakobs-Leiter).
Aussi bien le renvoi, a un certain moment, dans
la premiere ebauche de L'Echelle, de Jacob,
a l'Evangile selon Luc ne doit pas induire en erreur.
Ce n'est pas une référence au christianisme, mais a
un Juif qui, dans le Nouveau Testament, déclare a
Jesus: «J'ai observé toutes ces choses des ma
jeunesse... » (Luc, XVIII,21.) « Toutes ces choses »,
ce sont les commandements, le résume de la Loi
juive que Jesus enumere dans le verset 20. « Des
ma jeunesse... », n'est-ce pas Schonberg lui-même
qui parle, dans le souvenir de sa mère, observant
la Loi juive, en naïve sincérité?
AVATARS DE LA TECHOUVA : LE META ET L'ANTI
Nous sommes, repetons-le, en 1917. C'est une
premiere crete de retour au judaisme. La mort de
Mathilde, le mariage avec Gertrude Kolish, une
Juive (la soeur du fondateur du celebre quatuor
Kolish) permettent d'entrevoir le retour « legal» au
judaisme, que Schonberg entend proclamer hautement,
publiquement, en l'annee 1933, ou l'Allemagne
bascule vers les forces du Demon. Mais la
ceremonie du 24 juillet 1933, a la rue Copernic (a
laquelle a cote du Dr Marianoff et de Marc Chagall
assiste Gertrude), se retourne contre Schonberg. La
presse viennoise s'en saisit pour une campagne
antisemite feroce. Le Juif Schonberg, deja sans
patrie, le voici maintenant traitre a sa religion.
Doublement Judas, il vend l'Allemagne et vend le
christianisme pour, cela ne fait aucun doute,
l'argent des Rothschild.
Comme on comprend les regrets de Schonberg
devant la publicite maladroite donnee par le
Dr Marianoff (dans Paris-Soir) a la ceremonie de la
rue Copernic. Mais comme on comprend aussi que
cette ceremonie, Schonberg l'a desiree de tout son
coeur. Seulement, il a ete pris dans le traquenard
analyse par Jakob Wassermann dans son texte "En
vain". Quoi que fasse le Juif, il est Judas. S'il se
convertit au christianisme, il est traitre a l'egard des
Juifs. S'iI revient au judaisme, iI est traitre a l'egard
des chretiens. S'il cache ses conversions, iI est lache.
S'il les proclame, on lui demande a quelle caisse il
a touche.
Mais Schonberg reste inebranlable au sein meme
de l'ebranlable. La ou d'autres flechissent, lui, iI
releve le defi et assume la lutte.
Deja en 1923, l'annee meme ou Jakob Wassermann
decrit l'impasse dans laquelle l'anti introduit
le Juif de culture allemande - dix annees avant
l'avenement de Hitler - Schonberg evoque, lui :
aussi, 'cette meme impasse - dix annees avant son
retour officiel au judaisme. Dans deux lettres
violentes, il lance un « J'accuse ) contre son ami, le
peintre (non juif) Kandinsky, et a travers lui, contre
les masques demoniaques de l'anti. Kandinsky
sympathise avec les Chemises brunes du putsch de
Hitler dans la brasserie de Munich. Il est partisan
de l'exclusion des Juifs de la societe allemande.
Mais il se declare pret a faire une «exception»
pour l'ami Schonberg qu'il admire et respecte
meme s'iI a «le nez crochu des Juifs».
La reponse de Schonberg n'est pas seulement
cinglante. Comme I'analyse de Wassermann, elle va
jusqu'au fond du noeud gordien de l'anti :
« [...]Ce que j'ai ete contraint d'apprendre cette
derniere annee, je l'ai enfin maintenant compris et
je ne l'oublierai jamais : je ne suis ni allemand, ni
europeen, pas meme un homme (le plus vii des
europeens me jette sa race a la figure),je suis juif...
«J'en suis content! Je ne souhaite aujourd'hui nulle exception a mon egard; je ne suis pas oppose
a ce que l'on me mette dans le meme sac que les
autres. Car j'ai vu que de l'autre cote (qui n'a plus
rien pour moi d'exemplaire), tous sont egalement a
mettre dans le meme sac. Celui que je croyais etre
au meme niveau que moi, je l'ai vu s'associer a cette
bande; j'ai entendu que meme un Kandinsky ne
voyait des actions des Juifs que les meprisables et
des actions meprisables que celles,commises par des
Juifs. Et je perds des lors tout espoir d'entente.
C'etait un reve. Il y a deux humanites. Definitivement!...
« [...] Lorsque je marche dans la rue, si quelqu'un
cherche du regard a savoir si je suis juif ou chretien,
je ne peux guere lui dire que je suis precisement
celui pour qui Kandinsky et quelques autres font
une exception, bien que de toute facon leur Hitler
ne soit pas de cet avis. Et voila pourquoi cette
bonne pensee ne pourrait en rien me servir quand
bien meme elle serait inscrite sur ma poitrine a la
maniere des pancartes que portent les mendiants
aveugles, de telle facon que chacun puisse les lire.
Un Kandinsky ne pouvait-il penser a tout cela, ne
pouvait-il pressentir ce qui allait en fait se passer?...
« [...] Chaque Juif revele par son nez crochu non
seulement sa propre culpabilite, mais aussi celle de
tous les nez crochus absents [...].
« [...]Comment un Kandinsky peut-il tolerer que
l'on m'offense; comment peut-il prendre part: pour
une politique qui rend possible mon exclusion de
mon champ d'activite naturel; comment peut-il
s'abstenir de combattre une conception du monde
qui prepare de nouveIles Saint-Barthelemy, ou
l'obscurite sera telle que l'on ne pourra lire sur ma
poitrine que je suis une exception a epargner!...
«[...] Je dois conclure[...] Je realise maintenant
que j'ai commis une tres grande erreur morale et
tactique: j'ai accepte la discussion, j'ai polemique,
je me suis defendu. Et ce faisant, j'ai oublie qu'il ne
s'agit ni de droit, ni d'absence de droit, ni de verite,
ni de mensonge, ni de connaissance, ni de meconnaissance
, mais de rapports de force [...] J'oubliais
que la discussion n'avait aucun sens puisque de
toute facon, je ne serai pas entendu, qu'il n'y a
aucune voionte de comprehension, si ce n'est celle
de ne pas entendre ce que l'autre dit... ».
Le Proces et Le Chateau de Kafka!
Situation dont Schonberg fait d'ailleurs rapidement
l'experience, apres en avoir pressenti la
menace, theorique. Car deux annees apres la polemique
avec Kandinsky l' «exception» est officillement
offerte a Arnold Schonberg. Il est
nomme, d'une maniere inattendue et flatteuse, a la
succession de Busoni comme professeur de composition
a l'Academie de Prusse des arts, a Berlin, en
1925.. Cette nomination met fin a un demi-siecle
d'existence materiellement difficile et nomade.
" Nomination a vie, irrevocable », precise l'arrete
signe par le president de l'Academie, Max von
Schillings, le 17septembre 1925. Voila donc le Juif=
chretien, Schonberg a l'abri de toute intrusion de l'anti.Illusion! Comme Schonberg l'avait prevu,
l'irrevocable est irrevocable pour tous, sauf pour le
)uif. En 1933, Schonberg est chasse de son poste en
vertu, de l'application du Statut des Juifs. L'arrete
du 18 septembre 1933, "revoquant l'irrevocable, est
signe du meme president Max von Schillings!
La grandeur de Schonberg, c'est de rester fidele
a lui-meme, a sa foi juive, a la croyance en la vocation juive.
La lettre a Kandinsky etait revelatrice d'un etat
d'esprit qui, en cette annee 1923, avait fait defaut a
Wassermann ou a Kafka. Apres leur constat de
l'impossibIe situation du Juif. ils se laissent aller au
decouragement, au desespoir. a l'absurde. Schonberg.
au contraire, entend le meta au-dedans de
l'anti. La provocation constitue pour lui un rappel a
la vocation.
«[...] A quoi l'antisemitisme menera-t-il si ce
n'est a la violence? ecrit-il dans sa lettre a Kandinsky.
Est-ce si difficile a imaginer? Leur suffira-t-
il de priver les Juifs de leurs droits? Einstein,
Mahler, moi et beaucoup d'autres seront supprimes.
« Mais une chose est certaine: ils ne pourront
exterminer les elements les plus vigoureux de cette
capacite de resistance du judaisme grace a laquelle
il a pu se maintenir sans protection pendant vingt
siec1es face au reste de l'humanite. Ils sont apparemment
si forts qu'ils sont toujours en mesure de
remplir la mission que Dieu leur a confiee: se
maintenir en exil, sans melange ni abandon jusqu'a
l'heure de la delivrance!... »
SE MAINTENIR EN EXIL JUSQU"A L"HEURE DE LA DELIVRANCE
La polemique n'est pas la seule arme de Schonberg.
Dans ces dix annees qui, de 1923 a 1933, vont
de sa rupture avec Kandinsky a sa revocation par
les nazis, it travail1e avec enthousiasme a deux
oeuvres dramatiques juives: La Voie biblique et
Moise et Aaron
La Voie biblique est un livret que son auteur,
Schonberg lui-meme, n'a pas reussi a transposer en
musique (repetition du phenomene createur de
L'Echelle de Jacob). Le heros du drame, Max
Aruns; reunit en lui les themes de Moise et
d'Aaron. Il est dechire par le conflit de l'ideal et du
reel. Il est a la recherche, pour le peuple juif, d'une
terre ou il puisse edifier librement la Cite de Dieu;
On decele, en filigrane, la doctrine territorialiste:
puisque la Palestine est verrouillee par les Turcs ou
par les Anglais, pourquoi ne pas se mettre a la
recherche d'une terre autre que la Palestine? Herzl
lui-meme y avait pense au moment de l'Ouganda.
Zangwill est reste « territorialiste » jusqu'a la declaration
Balfour. Itzhak Steinberg sera l'un des
derniers fideles du territorialisme, meme apres la
creation de l'Etat d'Israel. Pour Arnold Schonberg,
le territorialisme n'est qu'une hypothese" formulee
pour etre aussitot ecartee: Max Aruns echoue et
meurt. La veritable solution ne peut etre que le
sionisme de Sion.
Reunis dans le personnage imaginaire de Max
Aruns, Moise et Aaron apparaissent separes comme
ils le sont dans la Bible, dans l'opera qu'Arnold
Schonberg leur consacre. Trois actes, dont il ecrit le
livret complet; mais iI ne trouvera les sons qui leur
correspondent que pour les deux premiers.
Le theme philosophique de l'Absolu et du Compromis
revet, dans cet. opera, un aspect nouveau :
celui de la techouva,reliee ala journee de Kippour.
Car Kippour n'est pas ne au desert cornme une
institution rituelle, legale, «normale». Il est issu
d'un drame : la tragedie du Veau d'or, dans laquelle
Aaron avait accepte le compromis et a la limite, la
«conversion» a l'idole, alors que Moise y avait
incarne l'Absolu, brisant les tables de la Loi,
souillees par l'orgie qui avait suivi de si pres la
sublime Revelation du Decalogue au Sinai. Idolatrie, cassure morale interne chez Aaron, brisure
metaphysique exteriorisee par le geste de Moise :
tout cela etait-ce reparable par un retour une
techouva? Oui. La pire des aberrations trouve sa
redemption dans l'instauration des vingt-quatre heures du Kippour. On ne peut pas descendre plus
bas, creuser davantage la distance entre l'homme et
Dieu que par le Veau d'or. On ne va pas pouvoir
monter plus haut, construire plus fortement le pont
entre l'homme et Dieu que par le jeune, la priere, le
silence de Kippour.
Ainsi le theme de la priere, qui hante Schonberg
depuis tant d'annees, est rattache directement a
celui de la techouva. Il est permis de penser que .Ies
annees 1930-1932,durant lesquelles Schonberg a
travaille intensement a son opera, ont prepare l'acte
solennel de techouvait la rue Copernic, en 1933. Le
choc de l'anti en l'annee fatale de l'avenement du
IIIe Reich a certainement joue son role. Mais le
meta, longuement muri a travers le livret et la
partition de Moise et Aaron, a exerce lui aussi, son
impact. Kippour n'etait pas absent dans la ceremonie
du 24juillet 1933, a Paris.
Je tiens a relever une coincidence qui invite a bien
des meditations, pour qui sait combien Schonberg
lui-meme traquait dans les nombres, dans les dates,
dans l'arithmetique de l'existence, un signe et meme
une signification. L'opera Moise et Aaron n'a
jamais ete mis en scene du vivant d'Arnold Schonberg.
Les premieres representations ont eu lieu a
Hambourg en 1964. Quant a Paris, la ville dans
laquelle Arnold Schonberg etait rentre en 1933 dans
la Communaute d'Israel, dans l'attitude du baal-
techouva de Kippour, l'Opera a inscrit Moise et
Aaron.a son repertoire selon un programme qui en
a fait coincider la troisieme representation avec la
soiree du 6 octobre 1973. Les Juifs de Paris venaient
d'apprendre qu'a deux heures de l'apres-midi de ce
6 octobre, les armees egyptiennes et syriennes
avaient lance contre l'Etat d'Israel la guerre de
Kippour...
UN EXIL MILITANT: UNE DOCTRINE POLITIQUE SIONISTE
La revocation ne surprend pas Schonberg. Il a
pris les devants et a quitte l'Allemagne pour la
France.
Il aurait pu se rendre dans sa Vienne natale, ou a
Prague ou le sollicitent des invitations pressantes
pour des concerts, des seminaires, des cercles
d'approfondissement de son art. 'S'il est venu en
France, c'est parce qu'il veut partager le sort des
emigres juifs qui affiuent alors dans le pays de la
liberte. C'est un exit militant, tout au service de ses
freres juifs qu'il essaie d'aider du meilleur de ses
forces.
Dans les archives remises en 1975 par Georg
Alter, impresario de longue date et admirateur de
Schonberg, a la Bibliotheque nationale de Jerusalem,
j'ai trouve la lettre inedite suivante, envoyee par
Rudolf Kolish a Alter: «Ne comptez pas sur
Schonberg pour un recital a Prague. Il n'a plus
d'adresse fixe; tantot a Paris, tantot a Arcachon,
tantot a Geneve, ce qu'il a, c'est une idee fixe: secourir ses freres juifs dans la detresse; tenter de les
faire sortir de l'enfer allemand. Il n'ecrit plus une
note de musique et s'est mis entierement a la
disposition du Congres juif mondial, en train de se
creer pour eviter le pire... »
La liste des articles, reflexions, ebauches, retrouveS
dans les archives de Schonberg et datant de
cette annee 1933, est longue et eloquente. C'est un
veritable recueil d'ecrits juifs, domine par deux
idees directrices: il faut une politique juive radicalement
nouvelle; elle doit culminer dans la constitution
d'un parti politique juif universel et unique.
Quelques titres de ces pages, toutes datees de 1933:
La question juive.
Notes sur la politique juive.
Etudes sur le probleme juif.
Une nouvelle politique juive realiste.
Un programme d'aide et de reconstruction
pour un parti unifiejuif.
Le gouvernementjuif en Exil.
Les quatre points du programme.
Un programme en quatre points. Un gouvernement
juif en Exil. Schonberg se sent le porte-parole
de ce gouvernement qui n'existe pas encore. Il
n'oublie. pas la solution sioniste et lance un appel, a
tous les artistes exiles pour la creation d'un
orchestre symphonique en Palestine. L'idee est
accueillie avec enthousiasme par de nombreux
artistes. Mais elle reste a l'etat d'idee. Elle ne sera
realisee qu'en 1937 par Bronislav Hubermann. Pour
diriger le premier concert a Tel-Aviv, il fait venir
Arturo Toscanini des Etats-Unis.
Or, c'est aux Etats-Unis que se trouve aussi
Arnold Schonberg depuis le mois d'octobre 1933.
Epuise par son activite febrile, sans ressources
materielles aucunes, il accepte le poste de professenr
de composition que lui offre le Conservatoire de
Boston. A sa grande surprise, il est accueilli aux
Etats-Unis en Maitre, et trouve des 1934 des
conditions excellentes de travail a Los Angeles.
Sur le paquebot l'Ile-de-France qui l'emmene en
Amerique, il eprouve un regret: non pas de quitter
l'Europe, mais de ne pas mettre le cap sur la
Palestine. La sensation de l'Exil devient plus cuisante.
Schonberg est frustre des fruits de son
reve sioniste. D'ou compensation psychologique:
l'adhesion plus intense encore au destin de son
peuple par le moyen de son art.
PRESENCE DES EVENEMENTS: LA SHOA ET L'ETAT D'ISRAEL
L'Amerique, au lieu de l'eloigner, rapproche au
contraire Schonberg des deux phases contradictoires
de l'histoire juive qui se joue en Europe et en
Asie et dont Schonberg est le temoin : la Shoa et la
creation de I'Etat d'Israel. Sa creativite des annees
de l'immediat apres guerre en fait foi.
Un survivant de Varsovie (1947) est taille dans la
"chair vive de la souffrance et de l'heroisme du
peuple juif martyr. Schonberg recueille le temoignage
d'un rescape du ghetto de Varsovie. Son opus
46 enregistre les mots et ne leur ajoute que deux
choses: des sons pathetiques mais rapides et, en
conclusion, la « vieille priere oubliee », le Chema
Israel. Ce que d'autres ont sculpte dans la pierre
a Varsovie et a Jerusalem, Arnold Schonberg l'a
projete dans l'univers sonore.
Sur six vers de Dagobert Runes, Arnold Schonberg
compose son Ode a la Joie de la restauration
de l'Etat d'Israel : Trois fois mille ans.
Moise n'a pas pu penetrer dans la Terre sainte.
Son peuple seul y a penetre. Et voici le miracle.
Apres trois fois mille ans, de nouveau le peuple de
Moise entre dans la Terre sainte. L'Etat d'Israel est
cree. Cela aussi est un Retour. Mais tel qu'il est
chante par Schonberg dans sa cantate, ce n'est pas
le Retour de l'homme vers Dieu: C'est le Retour de
Dieu vers les Hommes: Gottes Wiederkehr. Ainsi,
Schonberg voit la boucle se fermer. Si lui-meme
n'est pas entre dans la Terre, comme Moise, du
moins sait-il que Dieu est revenu chez les siens.
L'etincelle de lumiere semee a tous vents a ete
recueillie. Le recueillant, cette fois-ci, ce n'est plus
l'homme, c'est Dieu. Par sa revenance, Schonberg a
ete le cooperant de Dieu.
LE MONT NEBO
La techouva d'Arnold Schonberg atteint un sommet
unique en son genre dans les toutes dernieres
semaines de sa vie, entre le mois d'avril et le 13
juillet 1951. Ce jour-la, la mort le surprend du
dedans d'une maladie physique qui le mine depuis
des annees, mais du dedans aussi d'un drame
ethique qui se joue en quelques mois sur deux
registres.
Drame vertical de la recherche acharnée de
l'impossible dialogue avec Dieu.
Drame horizontal de la recherche acharnee, elle
aussi; de l'impossible Aliya a jerusalem.
Tout se passe comme si Dieu avait envoye a
Schonberg un appel d'en haut, et un appel de la-bas,
un signe du Ciel et un signe de la Terre. Et comme si
Dieu l'avait arrete au moment meme ou les signes
allaient etre dechiffres. Comme Moise, Schonberg
meurt dans l'intensite de la priere inaehevee. La
promesse du Ciel et celle de la Terre, il croit en
avoir obtenu l'accomplissement enfin. Physiquement,
ses yeux sont presque aveugles. Spirituellement,
ils sont aveuglés par la Lumiere. En un
élan supreme, la force de l'esprit va-t-elle pouvoir
vaincre la faiblesse de la matiere? Va-t-il pouvoir
menera terme ce jeu sur deux claviers?
Il vient d'achever la transposition sonore du
psaume 130: De profundis, Mi-Maamakim. C'est
l'opus. 50,b de son reuvre. La musique est de lui
Mais les paroles, bibliques, sont de Dieu.
Va-t-il pouvoir creer jusqu'au bout l'opus 50 c,
dans l'elaboration duquel il avance a grands pas
depuis le mois d'avril? Ce sont Les Psaumes
modernes. La musique sera de lui. Mais cette fois-ci,
les paroles aussi.
Projet audacieux, auquel Schonberg pense depuis
quarante ans, depuis L'Echelle de Jacob. Il vient
d'en achever la partie prometheenne. Un homme a
ose, au xxe siecle, relever le defi du langage ancien
et le transmuter en langage moderne. Le texte est la,
entierement redige : incantation sobre et puissante a
la fois. Empoignement du Dieu lointain, que,
pourtant, la priere rend proche. Vertige du vide
separant la creature du Createur et sur lequel,
pourtant, la priere jette un pont.
Le texte est la, acheve, redige de main d'homme.
La Bible comporte 150 psaumes. Schonberg a
l'audace de donner au premier psaume qu'i} vient
de creer le numero 151. Mais la musique ne suit pas
le rythme de creativite humaine. Le manuscrit
sonore ne va pas au-dela de la quatre-vingt-sixieme
mesure du premier psaume. Le dernier accord,
compose la veille de la mort, accompagne les quatre
mots de soutenement de ces prieres inachevees : Et
pourtant je prie...
O toi, mon Dieu. Tous les peuples te louent! et
t'assurent de leur veneration. Mais que peut
signifier pour toi le fait que je le fasse egalement
ou non?
Qui suis-je pour croire que ma priere soit une necessite?
Lorsque je dis « Dieu », je sais que je parle de
l'Unique de l'Eternel, du Tout-Puissant, de l'Omniscient et de l'Inconcevable, dont je ne peux ni ne
dois me faire une image. Auquel je n'ai ni le droit
ni la possibilite de poser aucune exigence, qui peut
exaucer ma priere la plus fervente, ou l'ignorer.
Et pourtant je prie, comme tout ce qui vit prie,
et pourtant je supplie que me soient donnes le
pardon, les merveilles et la plenitude.
Et pourtant je prie, car je ne veux pas etre
prive du bonheur que donne le sentiment de l'unite,
de l'union avec toi. O toi, mon Dieu, ta grace nous
a laisse la priere comme un lien vers toi, un lien qui
rend bienheureux. Comme un bonheur qui nous
donne davantage qu'aucune plenitude...
Pour le recit d'une fin de vie, cette face interieure
du drame serait suffisamment emouvante. Mais la
face exterieure s'y surajoute: un autre dialogue
inacheve, arrete par la mort. Ce n'est plus le
dialogue entre Schonberg et Dieu, mais le dialogue
entre Schonberg et la Terre de Dieu.
Dialogue vieux, lui aussi, de quarante ans,
puisque le sionisme de Schonberg prend racine dans
les annees ou il elabore L'Echelle de Jacob. Les
oscillations de ce sionisme, nous les avons suivies et
essaye de les comprendre.
Mais voici soudain, en avril 1951, une peripetie
inattendue: «Depuis quarante ans, ecrit Schonberg.
c'est mon desir le plus ardent de vivre en
citoyen libre dans un Etat d'Israel independant.»
Cet Etat d'Israel existe depuis trois ans. Son
avenement, Schonberg l'a celebre dans la cantate
Trois fois mille ans.
Maintenant, en avril 1951, il ne s'agit plus
d'ecriture, mais d'action. Ni des paroles ni des sons.
Un acte, celui de l'Aliya en Israel: voila ce qui est
offert a Schonberg. La projection de son reve
sioniste dans la realite israelienne.
Toutefois, les choses ne sont pas aussi simples
qu'elles sont racontees dans certaines biographies
de Schonberg. Il y a d'ailleurs, dans ces 'ouvrages
sur Schonberg, dans le volume de ses lettres
(publiees a Mayence en 1970 par Erwin Stein et
decisives pour les mises au point chronologiques),
des contradictions; des imprecisions; des omissions
(deliberees?) qui embrouillent des faits qu'it faut
retablir dans leur clarte. Car elle seule les rehausse
au niveau d'un drame rapide et poignant.
Deux artistes eminents inspirent en 1951 l'activite
musicale dans le jeune Etat d'Israel: Frank Pelleg
(1910-1968) au ministere de l'Education et de la
Culture; Odon Partos (ne en 1907, aujourd'hui a la
retrajte) a la direction de l'Academie de musique (le
Conservatoire national), qui vient d'etre cree, a
Jerusalem. Les deux venus en Palestine, autour des
annees 1936-1938,ont commence leur carriere dans
la Philharmonie d'Israel, creee par Bronislav Hubermann.
L'idee de cet orchestre avait ete lancee, on
s'en souvient, par Sch6nberg des 1933.
Pelleg et, Partos offrent maintenant, en 1951, a
Arnold Schonberg ies fonctions de president d'honneur de l'Academie de
musique.
C'est la, que se placent deux lettres d'Arnold
Schonberg,l'une du 26 avril, l'autre du 15 Juin,
Ni l'une ,ni l'autre ne doivent etre occultees, mutilees ni
deformees,de leur intention veritable.
L'offre qui lui est faite remplit Schonberg de joie
et de fierte. Toutefois, il formule une reserve.
Mais elle ne concerne pas l'offre en soi C'est l'honorariat
qu'il refuse. Il ne peut accepter l'invitatiop qu'a une
seule condition: que la presidence qu'on lui offre
soit effective. Ce n'est pas son nom seulement qu'il
veut preter a Jerusalem, mais sa personne. Arnold
Schonberg a Jerusalem, cela ne doit pas etre un
symbole, mais la realisation de ce a quoi il aspire
depuis si longtemps : l'Aliya. Demeurer a Jerusalem,
y travailler a la formation d'une generation d'artistes
qui soient, ecrit-il le 26 avril, « de veritables
pretres de l'art, qui combattent pour l'art avec le
meme serieux que les pretres de Dieu dans l'antique
Israel. Car si Dieu a elu le peuple d'Israel pour
maintenir dans son integrite le veritable monotheisme
de Moise, malgre toutes les persecutions et
toutes les souffrances, il est du devoir des musiciens
juifs de donner au monde un projet qui permette a
nouveau a nos ames de se manifester au niveau
d'une signification universelle ».
Ainsi dans cette lettre, Schonberg donne libre
cours a son reve de devenir enfin ce a quoi il
aspirait : le Maitre, en Israel, d'une generation
d'artistes juifs au service du message biblique. Il
ajoute quelques precisions d'ordre pratique: le
souhait que ses archives deviennent propriete de la
bibliotheque nationale d'Israel. (Souhait qui n'a
pas ete realise jusqu'a l'heure actuelle. Les archives
de Schonberg se trouvent toujours encore a Los
Angeles). Le souhait aussi que la maladie qui le
ronge n'empeche pas son reve de devenir realite.
Schonberg s'etait ouvert de tout cela a des amis a
Los Angeles, avant de repondre a la lettre officille
de Pelleg et de Partos. Ceux-ci, informes sans doute
d'une maniere confuse par les confidents de Schonberg,
avaient deja organise en mai, a Jerusalem, une
ceremonie au cours de laquelle avait ete annoncee
la nomination d'Arnold Schonberg a la presidence
d'honneur de l'Academie de musique.
Ils s'empressent maintenant d'ecrire a Schonberg
qu'evidemment l'Aliya du Maitre et son acceptation
de la Presidence effective combleraient leurs vreux.
En attendant que Schonberg soit physiquement a
meme de faire son Aliya, qu'il leur envoie d'Amerique
un texte programmatique, comme il l'eut fait
s'il avait ete effectivement a la tete de l'Academie.
Ce programme, Arnold Schonberg le redige le 15
juin, un mois avant sa mort, dans une nouvelle lettre
qui est plus qu'un programme: c'est une confession,
'un credo. Ou plutot un Viddouy, un Ani
Maamin, expressions hebraiques correspondantes,
mais plus aptes a rendre la tonalite juive de ce texte.
Avec noblesse, mais aussi avec la fierte que lui
confere la certitude d'avoir opere une revolution
dans l'art, Schonberg y remonte aux sources de sa
lutte pour un art juif. Il n'y a d'art qu'inspire par
l'ethique, et il n'y a d'ethique humaine qu'inspiree
par I'esprit du judaisme. Mais ce n'est pas avec des
idees seulement que Schonberg a lutte. Il a lutte avec
des hommes. Et le malheur a voulu que parmi ces '
hommes, les Juifs qui l'ont suivi etaient peu
nombreux, reticents et parfois adversaires. Maintenant,
c'est dans la conscience des Juifs d'Israel que
Schonberg veut implanter son message. Il demande
donc qu'on l'ecoute, lui, qu'on lui donne les
moyens de se faire ecouter, lui, car il est sur de son
oeuvre et de son inspiration. Il y a deux choses dans
l'art : la technique et l'esprit. Que la jeune generation
d'Israel soit libre d'apprendre toutes les techniques
musicales du monde! Mais l'esprit est Un.
Et c'est l'esprit unique d'Israel dont Schonberg se
sait, a l'heure actuelle, l'un des rares prophetes,
sinon le seul, dans le domaine de l'art.
Il faut imaginer Arnold Schonberg ecrivant ces
lignes, alors que, sur sa table de travail, a cote de
cette lettre, figurent les psaumes dont il vient de
creer les paroles et pour lesquels il cherche aprement
l'accord des sons. C'est un autre accord qu'il
cherche dans cet Ani Maamin : la fidelite du peuple
juif a ses Maitres, le reniement des idoles, le
renouement de I'Alliance entre Israel et la Bible -
renouement que la creation de l'Etat d'Israel
cristallise dans le roc de l'histoire. On sent en
Schonberg les coleres de Moise, avec lequel il s'est
si souvent identifie; ses combats pour former un
peuple conforme a l'ideal de la Loi. Face a la Terre
dont les portes s'ouvrent maintenant devant lui, il
s'arrete un instant et prend les mesures de sa vision.
Les psaumes de Schonberg disent le risque de la
priere. Nul et rien ne peut obliger Dieu a repondre.
Et pourtant je prie...
Le Ani Maamin-programme de Schonberg dit le
risque de l'ideal. Nul et rien ne peut obliger le reel a
repondre a l'ideal. Et pourtant je vois...
Les deux Et pourtant s'arretent le meme jour.
Pendant que la lettre-programme est encore en
route pour ses destinataires a Jerusalem, ceux-ci ont
recu le telegramme de Los Angeles: « 13 juillet
1951: Arnold Schonberg decede. »
La techouva d'Arnold Schonberg connait enfin
une halte. Celle du mont Nebo.

KOL NIDRE
Arbre renverse dont les racines sont au ciel, le
baal-techouva fremit d'un mouvement qui va de la
racine a la couronne et ramene de la couronne a la
racine. Distendu entre le temps et l'eternite, entre
l'Exil et la Terre, entre la source et l'estuaire, il
ramasse en sa dynamique la prodigalite des contradictions
et les offre a l'Unite.
Le 4 octobre 1938, au moment pathetique des
premiers instants de Yom Kippour, le baal-techouva
Arnold Schonberg realise l'unite entre sa vie et son
art, l'Unite aussi a laquelle it aspire depuis toujours
dans la priere entre la tradition et la creation. Dans
l'une des synagogues de Los Angeles, il dirige lui-meme
le Kol Nidre avec une ferveur intense qu'il
communique aux fideles. C'est un moment crete.
En mars, Hitler-Amalec a pratique l'Anschluss. Les
nazis Sont entres dans Vienne, ou Schonberg est ne.
Et Vienne s'est donnee aux nazis, sans resistance.
dans le delire demoniaque du Mal. En septembre,
des accords ont ete signes a Munich, ou Schonberg a
vecu son adolescence. Ces accords, on le sent. vont
livrer au Demon la Tchecoslovaquie et Prague. Le
cercle infernal se ferme autour des Juifs d'Europe.
Alors, comme Beethoven jadis, du dedans de la
souffrance,a chante l'Ode a la Joie, Schonberg,du
dedans du desespoir. celebre l'Ode a la techouva.
Sur la base du texte et de la melodie traditionnels, il
cree un Kol Nidre nouveau et lui assigne sa place
non pas dans une salle de concerts, mais dans la
synagogue.
Ainsi, en creant, sur les bases traditionnelles un
Kol Nidre nouveau, dont il souhaitait qu'il eut
sa place non pas dans les.programmes des concerts
mais dans les synagogues au moment pathetique
des premiers instants du Kippour, Arnold Schonberg
se depouillait volontairement de la parure dont
l'art, l'academisme, la culture le revetaient,. pour
redevenir un simple paytan, un inspire liturgique,
un poete de Dieu, comme en avaient connu massivement
les synagogues du Moyen Age; un levite
au Psaume, comme les murs du Temple les abritaient
lorsqu'iI etait debout a Jerusalem.
C'est le geste de depoui1lement de la creature
devant le Createur, le recours au Sargueness ou
Kittel, l'habit mortuaire dont se revetent les fideles,
et qui. avait si fortement. impressionne . Franz
Rosenzweig a son entree dans la synagogue de
Berlin, le soir de Kol Nidre.
Mais c'est aussi le geste de depouillement du
grand pretre pour le service de Kippour au Temple,
lorsque celui-ci etait debout a Jerusalem. Toute
l'annee durant, le grand pretre officiait en un
costume d'apparat, garni de pierres precieuses, de
dorures, de clochettes, de grenades. A Kippour, il
penetrait dans le Saint des Saints en une chasuble
blanche sans aucune autre parure, semblable a ce
Kittel ou Sargueness qu'apres la chute du Temple,
le simple Juif allait mettre, se substituant en quelque
sorte au grand pretre dans une Avoda, dans
un service symbolique et vicariant...
C'est ce role vicariant qu'assume maintenant
Arnold Schonberg.
Si je n'ai pas parle jusqu'ici du Kol Nidre dans
l'itineraire de Schonberg, c'est parce que je voulais
en reserver l'analyse pour la conclusion de l'ensemble
de mon livre. Car ici, Arnold Schonberg est
le porte-parole de la techouva en soi. Il a puise dans
ses deux formes essentielles.
Celle provoquee par l'anti. Car les notes preparatoires,
redigees par Schonberg dans l'ete 1938,
montrent que le Kol Nidre qu'iI destine a la journee
de Kippour, en octobre, est issu des chocs de
l'Anschlusset de l'affaire des Sudetes. « Les quatre
points du programme» de 1933 reapparaissent. De
nouveau, Schonberg reve d'une politique juive assez
courageuse pour, opposer sa propre force a la force
de l'anti. Le Kol Nidre d'Arnold Schonberg est un
~ehet de la force physique du peuple juif. .
Mais celle aussi, evidemment, provoquee par le
meta, ce meta qui travaille Schonberg depuis son
eveil au judaIsme et a Dieu. Le Kol Nidre d'Arnold
Schonberg, est aussi le reflet de la force morale et
religieuse de la communaut6 juive.
Un Kol Nidre de synthese. Comment peut-il en
etre autrement? Kol Nidre est, en effet, la priere la plus significative
de la techouva juive, puisqu'elle inaugure les
vingt-quatre heures de la journee de Kippour, dans
toutes les synagogues du monde, remplies a craquer.
Son texte, arameen, archaique, hermetique,
semble taille dans le roc de l'incomprehensible, et
pourtant chaque Juif l'accepte comme s'il avait ete
ecrit a sa mesure, pour sa personne, pour son
instant, pour sa revenance au sein de la communaute,
ne serait-ce que pour ces vingt-quatre heures,
meme si durant toute l'annee il s'en est tenu ecarte,
separe, aliene.
Une melodie accompagne ce texte, haletante,
syncopee, rocailleuse, dont on peut dire ce que
Heine dit de la Haggada du Seder: elle remue
jusqu'au plus profond des croeurs. Aucun Juif ne
peut resister a son envoutement. Sans doute parce
qu'elle a jailli des entrailles des Marranes, ces
clandestins de la revenance, a l'ame dechiree entre
la conversion publique au christianisme ou a l'islam
et la fidelite secrete a l'existence juive. Entre le
paraitre et l'etre, cette melodie decouvre les abimes.
Elle dechire le voile, arrache le masque, restitue
l'homme juif a sa verite nue. Et c'est bien cela que
les mots mysterieux du Kol Nidre veulent exprimer.
a savoir qu'aucun voeu. aucun engagement. aucun
serment. aucun pari ne tient devant le face-a-face
avec Dieu.
L'apport d'Arnold Schonberg au Kol Nidre est
double. Sans depasser, les vingt minutes que la
liturgie traditionnelle accorde a cette introduction a
Yom Kippour. sans modifier ni le substrat de la
melodie ni la teneur du texte: il pulverise la
premiere ou plutot, selon sa propre expression il la
« vitriole », et il amplifie l'autre en introduisant la
tragedie de l'ame juive dans le drame du Cosmos
divin.
Car telle avait ete la popularite de la melodie du
Kol Nidre qu'avant Schonberg, des dizaines d'artistes,
juifs ou non juifs, l'avaient detachee du
moment liturgique de Kippour pour en faire un
morceau de concert. L'adaptation la plus celebre,
celle de Max Bruch, un non-Juif, figurait au
programme des soirees ou le violoncelle devait
arracherau public des larmes, a cote de la Marche
funebre de Chopin ou des Valses lentes de Brahms.
Pour-Schonberg, c'etait pire qu'un sacrilege. C'etait
de la « sentimentalite ». Ce qu'it a voulu en
recomposant la melodie du Kol-Nidre, c'etait, selon
ses propres mots, « conferer a ce decret la dignite
d'une loi ».
« Je crois que j'y ai réussi », peut-il dire avec
fierté. La réussite est dans la découverte de la
mathématique du thème traditionnel de Kol Nidre.
Ce theme; en effet, s'ecrit, avec les memes notes,
dans son elan et dans sa regression. Il suffisait de
combiner la reciprocite de ce mouvement d'ascension
et de chute, de chute et d'ascension, pour
suggerer la dignite de la loi de la Revenance, de la
techouva.
L'intention generale de cette loi est renforcee
encore par une modification, simple mais poignante,
du rythme traditionnel. Celui-ci commence
en pianissimo, progresse en mezzoforte, et s'acheve
en fortissimo, l'ensemble du Kol Nidre etant repete,
trois fois, au niveau correspondant d'intensite musicale.
Schonberg ne fait entendre le Kol Nidre
qu'une seule fois. Mais il debute par un eclat en
tonnerre et atteint l'achevement dans le pianissimo
de la voix tenue du murmure. Le choc brutal de
l'empoignement solitaire qui se detend dans l'intimite
discrete d'un dialogue. Dieu saisit l'homme.
Puis, il lui parle.
Si la facture musicale prend ainsi la forme d'un
dialogue,c'est que le texte du Kol Nidre a ete
transforme par Schonberg en dialogue. C'est une
oeuvre pour recitant, choeur et orchestre. Le recitant
est le Rabbi dont la voix rappelle d'abord une
legende de la Kabbale : celle des etincelles perdues
lors de la Creation. Amplification du verset par
lequel, en effet, le Kol Nidre est introduit dans
l'office de la synagogue. Or zarua la-tsaddik. Une
lumiere est semee pour le Juste. Seulement,la
Kabbale renverse l'eclairage. La lumiere est semee
pour le Juste, mais aussi pour le Revenant. Autant
sinon plus que le Juste, le baal-techouva est le
sourcier de la Lumiere perdue. Cette lumiere, il ne
la restitue pas seulement a son propre etre, mais a
l'etre de l'univers. Du neant dans lequel elle a failli
s'eteindre, le baal-techouva ramene l'etincelle a
Dieu. Ainsi, qui refait son ame refait l'ame du
Monde.
Quelle autre conclusion puis-je trouver a mon
livre que l'introduction du baal-techouva Arnold
Schonberg au Kol Nidre de la techouva juive?
RABBI. - La Kabbale raconte une legende: Au
commencement Dieu dit : « Que la lumiere soit. »
Des espaces infinis jaillit une flamme. Dieu pulverise
cette lumiere en atomes. Des myriades
d'etincelles furent enfouies dans notre monde.
Mais elles ne peuvent etre perrcues par nous tous.
Le vaniteux, qui marche avec arrogance, n'en
percevra jamais aucune. Mais l'humble et le
modeste, les yeux baisses,lui, les apercoit. « Une
lumiere a ete semee pour les Justes. »
Bishivoh shel maloh uvishivoh shel matoh.
Au nom de Dieu : Nous proclamons solennellement
que tout transgresseur, qu'il soit infidele a
notre peuple par peur ou egare par de fausses
doctrines de toutes sortes, soit libere de sa
faiblesse ou de sa cupidite: nous l'invitons a
s'unir a nous pour la priere, cette nuit. Une
lumiere a ete semee pour les Justes - une lumiere
a ete semee pour le baal-techouva.
CHOEUR. - KOL NIDRE...
Une lumiere a ete semee pour le baal-techouva.
RABBI.- Nous l'invitons a etre l'un des notres
cette nuit.
CHoEUR. - Techouva.
Nous refaisons notre ame... Kol Nidre...
Extraits du Traité d'harmonie