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ARNOLD SCHOENBERG



Arnold Schoenberg Self-portrait
Sa vie
Son oeuvre
Lettres
Extraits du Traité d'harmonie
Ecrits sur la musique (le style et l'idée)



Lorsque vers l'age de vingt ans j'ai commencé à chercher ma voie dans la musique juive (je me destinais jusqu'alors à une carrière de jazzman) j'ai recherché des compositeurs juifs qui avaient écrit des oeuvres juives. J'ai découvert de très belles oeuvres et des compositeurs attachants, Darius Milhaud, Ernest Bloch, Arnold Schoenberg. Mais issu du monde de l'improvisation j'avais besoin d'un format plus proche de celui des standards de jazz. Je devais le trouver bientot chez les grands maitres hassidiques et leurs niguns. Mais mon lien avec Arnold Schoenberg est resté néanmoins privilégié et cela pour les raisons suivantes.
Sans avoir été jamais pratiquant me semble-t-il, Arnold Schoenberg, meme alors que converti, est lié de façon mystique au judaïsme. On voit en lui principalement le compositeur qui a créé le dodécaphonisme et a ouvert par cela la révolution de la musique sérielle, moi ce qui me passionne, c'est cet homme qui quelque jours avant sa mort compose des psaumes et commence à les mettre en musique, qui termine sa carrière de compositeur en mettant en musique cette phrase du premier de ses dix psaumes modernes "…et pourtant je prie…"
J'aime énormément l'homme Schoenberg, j'ai lu de nombreuses fois sa correspondance, on y découvre un homme conscient de son génie, un homme d'un grand courage et d'une grande ténacité pour imposer sa nouveauté contre tous ses détracteurs. Il y a aussi les lettres à l'ami Kandinsky ou Schoenberg pourtant converti alors, refuse violemment d'être aux yeux du grand peintre cette exception au sein du peuple juif et préfère rompre avec lui. Schoenberg a été un grand sioniste aussi, qui aurait tant voulu accepter (n'était son état de santé défaillant) la présidence de l'académie de musique de Jérusalem qui lui avait été offerte. Il écrivit néanmoins un texte historique dans lequel il révèle sa conception d'un tel établissement et la vocation qu'il doit remplir à ses yeux.
J'ai eu quelques excellents maitres dans ma vie, Gérard Marais en guitare jazz, Christian Gouinguené en harmonie, Michel Sadanowsky en guitare classique, André Haidu en composition. Mais je me considère d'autres maitres encore, avec qui j'ai étudié par l'intermédiaire de leurs ouvrages didactiques. Olivier Messiaen fait partie de ceux-ci et Arnold Schoenberg aussi. J'ai lu tous ses écrits et plusieurs fois de suite (sauf le traité de contrepoint qui est épuisé en francais). Je les ai étudié en profondeur. Quel plaisir de lire "Le style et l'idée" (éditions Buchet Chastel) ou le traité d'harmonie. Quelle intelligence et quelle simplicité pourtant. On recoit évidemment une magistrale lecon de musique, mais surtout une lecon de vie, c'est le meme sentiment à la lecture du magistral traité de rythme, d'ornithologie et de couleur de Messiaen, un pur plaisir intellectuel.
Il y a dans le très bel ouvrage d'andré Neher "Ils ont refait leur ame" consacré au thème du retour au judaïsme de certains grands penseurs et artistes, un chapitre consacré à Arnold Schoenberg et à son cheminement spirituel. Voici ce texte dans son intégralité.

- Yoel Taieb -

Tous les textes © Yoel Taieb, mais vous pouvez librement les réimprimer à condition de mentionner que j'en suis l'auteur et l'adresse de mon site http://www.nigun.info


J'ai choisi pour illustrer cette page la piece "Dreimal tausend Jahre," op. 50A, composee par Arnold Schonberg sur un poeme tire du recueil "Jordan Lieder" de Dagobert Runes.
Extrait du cd Schoenberg in America 1934-1951 (Sony Classical)


Moderner Psalm für Sprecher, gemischten Chor und Orchester (unvollendet) op. 50C (1950) Programme notes:

A l'extrême fin de sa vie, Schonberg écrivitles trois pièces politico-religieuses composant l'op. 50a-c, dont la dernière est restée à l'état de fragment. Le 20 avril 1949, il acheva l'oeuvre chorale Dreimal tausend Jahre [Trois fois mille ans], op. 50a, sur un texte de Dagobert David Runes. Runes place au coeur de son poème l'espoir du peuple juif de revenir un jour à Jérusalem et de retrouver ainsi la Terre promise. La joie assourdie, l'expression retenue d'espoir qui se concrétise dans les traits dodécaphoniques et dans les sons immaculés de cette pièce devraient convaincre jusqu'aux adversaires les plus endurcis du style atonal de Schonberg.

Le Psaume 130 (Du fond de I'abîme je t'invoque, Seigneur»), op. 50b, composé pour choeur mixte à six voix a cappella a vu le jour entre le 20 juin et le 2 juillet 1950. Schonberg mit en musique ce texte des Psaumes de I'Ancien Testament en hébreu. Le sujet en est le dialogue que l'on tient avec Dieu, dans une situation difficile. Les parties parlées rythmiquement qui croisent les voix chantées, sont une expression de prière, qui laisse loin derrière elle toute la musique sacrée traditionnelle.

Hans-Ulrich Fuss
Traduction c 1995 Odile Demange


Moderner Psalm No. 1

O, du mein Gott: alle Völker preisen dich
und versichern dich ihrer Ergebenheit.
Was aber kann es dir bedeuten, ob, ich das
auch tue oder nicht?
Wer bin ich, daß ich glauben soll, mein
Gebet sei eine Notwendigkeit?
Wenn ich Gott sage, weiß ich, daß ich damit
von dem Einzigen, Ewigen, Allmächtigen, All-
wissenden und Unvorstellbaren spreche, von dem ich
mir ein Bild weder machen kann noch soll.
An den ich keinen Anspruch erheben darf oder
kann, der mein heißestes Gebet erfüllen oder
nicht beachten wird.
Und trotzdem bete ich, wie alles Lebende
betet; trotzdem erbitte ich Gnaden und Wunder;
Erfüllungen.
Trotzdem bete ich, denn ich will nicht des
beseligenden Gefühls der Einigkeit, der Ver-
einigung mit dir, verlustig werden.
O du mein Gott, deine Gnade hat uns das Gebet
gelassen, als eine Verbindung, eine
beseligende Verbindung mit Dir. Als eine
Seligkeit, die uns mehr gibt, als jede Erfüllung.

9.September 29, 1950


Psaume Moderne No. 1

O toi, mon Dieu. Tous les peuples te louent!
Et t'assurent de leur vénération.
Mais que peut signifier pour toi le fait que je le fasse également ou non?
Qui suis-je pour croire que ma prière soit une nécessité?
Lorsque je dis «Dieu», je sais que je parle de I'Unique, de l'Eternel, du Tout Puissant!
De L'Omniscient! Et de I'Inconcevable,
Dont je ne peux ni ne dois me faire une image.
Auquel je n'ai ni le droit ni la possibilité de poser aucune exigence,
Qui peut exaucer ma prière la plus fervente, ou l'ignorer
Et pourtant je prie, comme tout ce qui vit prie,
Et pourtant je supplie que me soient donnés. Le pardon, les merveilles et la plénitude.
Et pourtant je prie, car je ne veux pas être privé du bonheur que donne le sentiment de l'unité,
De l'union avec toi. O toi, mon Dieu, ta grâce nous a laissé la prière comme un lien vers toi,
Un lien qui rend bienheureux.
Comme un bonheur qui nous donne davantage qu'aucune plénitude…

9.September 29, 1950




Extrait de "ILS ONT REFAIT LEUR AME" Par Andre Neher

Au meme titre que son oeuvre, la personnalité Arnold Schonberg est discutée, mystérieuse, contradictoire, contredite. La révolution opérée par lui dans le domaine de l'art a fini, certes, par s'imposer, de son vivant encore. Mais quelques-unes de ses créations majeures - l'opéra Moise et Aaron, L 'Echelle de Jacob, La Voie biblique, Les Psaumes modernes - sont restées inachevées et leurs fragments n'ont été présentes au public qu'après la mort de Schoenberg pour certaines; d'autres attendent aujourd'hui encore une première qui ne viendra peut-être jamais.Telle est aussi la pensée de Schoenberg, inachevée, atomisée, suggérée en séries de paradoxes, dans lesquels l'interprète se perd en conjectures qui risquent de la trahir. "O verbe, verbe, qui me manque!" Ce cri, place par Schoenberg dans la bouche de Moise, vaut pour Schonberg lui-même. Il vaut aussi pour la place que, dans la pensée de Schoenberg, occupe le judaïsme. Il vaut pour la place que, dans le mouvement de cette pensée, occupe la techouva.

Le 24 juillet 1933, le rabbin Louis-Germain Levy, de l'Union libérale israélite, 24, rue Copernic à Paris, rédige, sur papier à en-tête de sa communauté, le document suivant : Devant nous Louis-Germain Levy, Rabbin de I'Union libérale israélite, 24 rue Copernic à Paris s'est présente le vingt- quatre juillet 1933 M. Arnold Schoenberg, ne à Vienne le treize septembre1874 pour nous exprimer son désir formel de rentrer dans la Communauté d'Israël Apres avoir donne lecture de la présente declaration à M. Arnold Schoenberg, celui-ci a déclare qu'elle était bien l'expression de sa pensée et de sa volonté. Fait à Paris a mon cabinet 24 rue Copernic le vingt-quatre juillet 1933
Lu et approuve : Arnold Schoenberg
Rabbin Louis-Germain Levy
Temoins: Dr Marianoff, Marc Chagall

C'est un document rare, le seul peut-être de son genre dans la longue histoire du peuple juif. Car au candidat-rentrant, le rabbin Louis-Germain Levy a explique que le droit religieux juif ne reconnaît pas la «desertion»: un Juif, même converti à une autre religion, reste juif, et il n'est point nécessaire d'un cérémonial pour marquer le retour du renégat dans la maison juive. Mais Arnold Schoenberg a insisté. Né juif, converti au protestantisme, il veut que son retour au judaïsme soit consacré par un acte religieux, solennel, grave, et aussi public, une sorte d'épousailles, en présence de deux témoins, devant un rabbin, comme il est d'usage dans le rite juif du mariage. Et le rabbin a fini par consentir, ce qui vaut à l'histoire ce document original et poignant. Quel contraste avec l'épisode de Rosenzweig à Berlin vingt années auparavant! Alors, le drame concernait un inconnu, un solitaire, un individu dont l'identité juive ne s'affirmera qu' à partir du lendemain de ce Kippour de 1913. Ici, à Paris, en 1933, le héros de l'épisode est un artiste de renom universel, car, déjà, le nom d'Arnold Schoenberg est indissociable, dans l'histoire de la musique contemporaine, de la révolution dodécaphonique et sérielle. Depuis Richard Wagner, aucun compositeur n'avait, autant que Schoenberg, renouvelé la mathématique des sons. A coté de ce héros central, l'un des deux témoins est Marc Chagall, aussi célèbre déjà dans le domaine de l'art pictural que Schoenberg l'est lui-même dans celui de la musique. La scène ne se joue donc pas dans l'intimité anonyme d'une âme juive, comme a Berlin en 1913, mais sous le feu des projecteurs de la culture universelle, dont certains des participants sont des porteurs conscients et reconnus.

Ce plein feu, Arnold Schoenberg l'avait-il souhaité? Certes, il n'en avait pas éprouve le besoin pour remettre au calme son inquiétude intérieure. Converti au christianisme des 1898, Arnold Schoenberg n'a, en fait, jamais cesse de se considérer, de se conduire, de créer son oeuvre en Juif. Mais l'avènement de Hitler, en 1933, l'oblige maintenant a légaliser sa rupture d'avec le christianisme. Son retour au judaïsme ne marque pas une étape dans son itinéraire religieux personnel, mais il doit signifier au monde, auquel son nom appartient déjà, que face a la marée montante d'un antisémitisme puisant aux sources de Richard Wagner, Arnold Schoenberg, l'équivalent de Wagner au XXé siècle, affirme avec fierté son retour a la communauté juive qu'il avait momentanément quittée, retour qui, toutefois pour lui, ne peut pas être social ou politique seulement, mais doit se faire dans le cadre synagogal d'un acte religieux.

LE DOCUMENT ECRIT D"UNE TECHOUVA

Comment? N'ai-je pas cité, au début de ce livre. le document du 24 juillet 1933? Ce document, signé par un rabbin, par Marc Chagall, par Arnold Schonberg lui-même, n'atteste-t-il pas que Schonberg est rentre dans la Communauté d'Israel? Il en était donc sorti un jour. Le 24 juillet 1933, dans la synagogue de la rue Copernic, à Paris, il y rentre. Quel acte plus voyant de techouva peut-on imaginer? Ce document ne suffit-il pas pour qualifier Arnold Schonberg de baal-techouva? Cela ne crève-t-il pas les yeux?

Non, il y a des yeux qui n'ont rien vu. Le document du 24 juillet 1933 est discuté, dans sa signification, dans sa portée, et jusque dans son authenticité. Certains biographes le passent entièrement sous silence. C'est qu'ils scotomisent délibérément les aspects saillants du judaïsme de Schonberg, parfois ses aspects tout court. Pire: une évocation de Jésus -"une seule - dans les Prières composées vers la fin de sa vie, une référence à l'Evangile dans une oeuvre de jeunesse, leur suffisent pour affirmer que la religiosité de Schonberg est d'inspiration chrétienne. Ce juif de naissance ne s'est-il pas converti au protestantisme dés l'age de vingt-quatre ans, en 1898 (acte dument enregistré et considèré, lui, comme irréfutable)? Il n'y a jamais eu de retour au judaïsme, prétend-on. Les thèmes juifs dans l'oeuvre sont-il a la personne de Schonberg ce que l'Ancien Testament est, pour le chrétien, au Nouveau: une relique précieuse mais dépassée (Willy Reich).

Paradoxalement, l'authenticité du document est mise en doute par les tenants d'une thèse diamétralement opposée a la précédente: la thèse de la continuité juive dans l'oeuvre et dans la vie de Schoenberg. Jésus. I'Evangile selon Luc? Des éléments d'une culture générale, cl laquelle le christianisme participe sans aucun privilège. Qui donc oserait prétendre qu'Edmond Fleg ou Martin Buber ou Marc Chagall ne sont pas restés juifs, sont devenus chrétiens, simplement parce que dans leur oeuvre ils accordent - bien plus amplement que ne le fait leur contemporain Arnold Schoenberg - une place a Jesus ou aux saints de l'Eglise? La conversion de Schonberg au protestantisme? Un acte de caractère purement social, un billet d'entrée dans la société bourgeoise, au moment ou Schonberg allait épouser Mathilde, la soeur de son maitre et mecene, le chef d'orchestre Alexandre von Zemlinski. Mais, de coeur, de conviction, de passion religieuse, Schonberg est resté juif. « Dans son oeuvre, écrit Jan Meyerovits, le christianisme ne joue aucun role. Le coté juif dans ses créations est d'inspiration exclusivement juive. au contraire de beaucoup de compositeurs juifs qui sont restés fideles a leur foi, comme, par exemple, Meyerbeer, Halevy et Milhaud, mais dans les oeuvres desquels se trouvent beaucoup de traits christologiques. En l'annee 1933, on fit savolr au public, qu'a Paris, Schonberg etait revenu au judaisme. Lui-meme a sans cesse démenti energiquement toute cette histoire et a repete, a differentes reprises, que son oeuvre avait prouve que depuis longtemps il etait redevenu juif. La cérémonie de retour. a Paris, qui est mentionnée si souvent, semble avoir été inventée de toutes pièces par un certain Or Marianoff. avide de publicité. »

En fait, le document existe bel et bien. Son authenticité est indiscutable. L'original en est conservé dans les archives Arnold Schonberg à Los Angeles. Le Pr Hans Stuckenschmidt, l'un des élèves de Schonberg, en donne une reproduction photographique à la page 335 de son grand livre: Schonberg, publié a Zurich en 1974. Des deux temoins, Marc Chagall est mondialement connu : il ne peut être suspecté d'avoir été complice d'un faux témoignage, par « avidité de publicité ». Quant au rabbin Louis-Germain Levy, c'était un homme d'une intégrité parfaite: contre un faux, il eut certainement élevé une protestation; or, il n'a jamais mis en cause l'authenticité du document.

Et Schoenberg lui-même? Ses « énergiques démentis»? Son «affirmation repetée, a différentes reprises, que depuis longtemps il était redevenu juif »?

Nous possédons, de la plume de Schoenberg, deux preuves irréfutables de l'historicité de l'acte et, par voie de conséquence, de l'authenticité du document. La première: le carnet intime dans lequel Schonberg note, en style sténographique, l'essentiel de sa vie. Or, à la date du 23 juillet 1933, figure le mot Rilckkehr: il ne peut designer autre chose que la ceremonie de techouva de la rue Copernic. Deuxième preuve: une lettre a son élève Alban Berg du 8 août 1933, dans laquelle Schonberg regrette le bruit que, par maladresse, le Dr Marianoff a fait autour de la cérémonie. C'est donc que la cérémonie a eu lieu. Nous comprendrons bientot que les réserves de Schoenberg a l'égard du Dr Marianoff ne tiennent aucunement au fait que son retour officiel au judaïsme n'était a ses yeux que quelque chose de banal dont il ne valait pas la peine de parler en public. Tout au contraire, c'est l'importance de cet acte qui fait souhaiter a Schoenberg qu'une publicité maladroite ne vienne pas la deprecier et ne retourne pas contre lui-même et contre la communauté juive un acte de techouva qu'il désirait solennel et surtout nécessaire.

Necessaire, pour le dehors: iI faut que le monde sache qu'Arnold Schonberg n'est plus chrétien, qu'il est redevenu juif. Mais nécessaire aussi pour le cheminement interne de Schonberg, car il y a en lui, dans sa vie et dans son oeuvre, une aventure, un drame de la techouva.

ENTRETIENS AVEC (ET AU SUJET DE) DIEU

Le début de la révolution opérée par Schonberg dans l'art moderne se situe en 1912. Il compose alors, et fait jouer avec succès, l'accompagnement musical d'un poème Verklarte Nacht du célèbre visionnaire socialiste Richard Dehmel. Mais le succès est éphémère et ne met pas fin a l'existence de misère et de bohême qui est celle de Schonberg depuis sa naissance a Vienne en 1874. Il est déjà en pleine maturité-, trente-deux ans! Le poids d'une jeunesse difficile pèse encore sur lui. Orphelin de père a l'age de quinze ans, sorti du lycee,sans diplôme sans orientation professionnelle, il garde une reconnaissance profonde a trois hommes qui ont fait confiance en sa vocation musicale: Gustav Mahler, Alexandre von Zemlinski et WaIter Pieau. Le premier, est un des Maitres de la musique postwagnerienne. Il est juif de naissance mais se convertit en 1897 au christianisme et restera chrétien. Le second, né chrétien, chef d'orchestre, du même age que Schonberg, fait l'éducation musicale de son ami et lui offre la main de sa soeur Mathilde. Une condition: le baptême, que facilitent l'exemple prestigieux de Gustav Mahler et aussi l'amitie de WaIter Pieau, chanteur d'opéra et protestant croyant. La conversion de Schoenberg au protestantisme, le 25 mars 1898, s'inscrit dans ce cadre sociologique. Toutefois, elle n'a pas de point d'appui religieux dans -l'âme de Schonberg. Lorsqu'il est confronté a la question « Qu'es-tu? », sa réponse est vague, tatonnante: je suis athée, incroyant, libre penseur, «comme l'etait mon père », ajoute-t-il.

Mais la formule qu'il emploie dans une lettre de cette époque touche son identité religieuse véritable : « Ma position est dialectique. »

Dialectique est le couple parental de Schoenberg. Le père est libre penseur, mais il n'est plus de ce monde. La mère, vénérée par son fils, est une Juive croyante, pieuse, pratiquante. Un frère de sa mère est un musicien de talent, ministre officiant de surcroît dans une synagogue de Vienne. Il reste fidèlement attaché a son neveu Arnold, après et malgré sa conversion.

L'influence maternelle l'emporte. La dialectique affieure, en 1912, au moment même ou Schoenberg, après des années d'apprentissage, sent qu'il devient lui-même un Maître.

Dans la correspondance avec Richard Dehmel, on s'attend a l'évocation des problèmes qui tiennent ,Lcreur au poète dont Schonberg est " l'interprète sonore: le socialisme, l'esthetique, l'art pour I'art ou l'art engage. Or,ce qui tourmente Schonberg, et dont il s'ouvre a Dehmel, c'est, paradoxalement, le probleme de la priere et surtout de la signification de la priere pour l'homme moderne.

Schonberg est litteralement tourmente par ce probleme qui ne le quitte plus desormais. C'est son debat avec Dieu, dont les echos se nouent, se defont, se renouent en verbes et en sons. Le debat d'un baal-techouva juif. Il dure jusqu'aux derniers accords des Psaumes modernes rédigés quelques semaines avant la mort et inachevés. Lorsque Schonberg en parle, il les appelle «des Psaumes, des Prieres et autres Entretiens avec (et au sujet de) Dieu »: Les premieres esquisses en figurent déjà dans une reuvre étrange, entreprise par lui en pleine Premiere Guerre mondiale, a une époque donc ou Selon l'état civil, Schonberg était chrétien.

Cette œuvre, qui est la compagne de sa vie, s'appelle: L 'Echelle de Jacob.

L'ECHELLE DE JACOB

Le titre n'est pas déterminé immédiatement. Schonberg pense d'abord au Combat de Jacob (la lutte avec I'Ange, Genese,chapitre XXXII). S'il préfère l'Echelle (Genese,chapitre XXVIII). au Combat. c'est pour mieux souligner le lien entre sa révolution musicale et sa religiosité juive. Mais combat il y a. Ne serait-ce qu'entre la parole et les sons. Combat juif, lui aussi, entre le Monde de la Loi (Ies Dix Paroles) et le Monde de I'Appel (Ecoute, Israel).

En effet, sur ce thème biblique, Schonberg développe toute une théologie cosmique, universelle, pacifiste, mais la musique ne suit pas le rythme des mots. Quelques mesures isolées, tâtonnantes, maladroites, datent de cette époque. Trente ans plus tard seulement, en 1947,au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Juif maintenant, depuis la «reconversion» de 1933, Schonberg. reprend cette Echelle, n'effectue aucune retouche au texte tant celui-ci était prophétique, mais ne réussit pas davantage qu'en 1917 atrouver le langage musical qui lui soit adapte.

Cette oeuvre inachevée (qui sera jouée pour la première fois, dix ans après la mort de Schonberg, en 1961, dans sa ville natale, Vienne) traverse en filigrane l'existence de Schonberg et ainsi souligne la permanence de son tempérament religieux, mais aussi l'incapacité, inconsciente ou volontaire, de l'exprimer en termes universels. Ce n'est que dans le particularisme de sa religiosite juive qu'Arnold Schonberg a été pleinement et souverainement createur et surtout novateur.

Déjà la structure générale de la révolution opérée par Schonberg dans l'histoire de la musique moderne appelle des résonances juives. On relève que le principe de la dodécaphonie repose sur le nombre des Douze Tribus d'Israël, les fils de Jacob. J'ajouterai que cette dodécaphonie est issue de la dislocation de la gamme classique, en allemand : Ton-Leiter (= echelle des sons; comme en hébreu : sullam); Or nous venons de constater l'incapacite existentielle, pour Schonberg, de traduire en langage musical le theme biblique de l'Echelle de Jacob. 11 ne s'agit pas la de simples jeux de mots. Le texte du livret est tellement dense, traversé par la lutte mystique de l'individu avec l'Eternité, que l'on ne peut pas ne pas apercevoir la solution, la redemption (Auf-losung, geoula en hébreu) dans la dissonance, caracteristique du choc des inconciliables. C'est la théologie du Zohar, du Maharal de Prague, du Hassidisme, dans laquelle Schonberg découvre la clef de l'Echelle reliant l'Humain au Divin, mais il n'y a pas de projection possible de cette Echelle dans la gamme classique. Ce n'est (pas de l'Echelle (Leiter) que peut venir le Salut, mais de Jacob (Jakobs-Leiter).

Aussi bien le renvoi, a un certain moment, dans la premiere ebauche de L'Echelle, de Jacob, a l'Evangile selon Luc ne doit pas induire en erreur. Ce n'est pas une référence au christianisme, mais a un Juif qui, dans le Nouveau Testament, déclare a Jesus: «J'ai observé toutes ces choses des ma jeunesse... » (Luc, XVIII,21.) « Toutes ces choses », ce sont les commandements, le résume de la Loi juive que Jesus enumere dans le verset 20. « Des ma jeunesse... », n'est-ce pas Schonberg lui-même qui parle, dans le souvenir de sa mère, observant la Loi juive, en naïve sincérité?

AVATARS DE LA TECHOUVA : LE META ET L'ANTI

Nous sommes, repetons-le, en 1917. C'est une premiere crete de retour au judaisme. La mort de Mathilde, le mariage avec Gertrude Kolish, une Juive (la soeur du fondateur du celebre quatuor Kolish) permettent d'entrevoir le retour « legal» au judaisme, que Schonberg entend proclamer hautement, publiquement, en l'annee 1933, ou l'Allemagne bascule vers les forces du Demon. Mais la ceremonie du 24 juillet 1933, a la rue Copernic (a laquelle a cote du Dr Marianoff et de Marc Chagall assiste Gertrude), se retourne contre Schonberg. La presse viennoise s'en saisit pour une campagne antisemite feroce. Le Juif Schonberg, deja sans patrie, le voici maintenant traitre a sa religion. Doublement Judas, il vend l'Allemagne et vend le christianisme pour, cela ne fait aucun doute, l'argent des Rothschild.

Comme on comprend les regrets de Schonberg devant la publicite maladroite donnee par le Dr Marianoff (dans Paris-Soir) a la ceremonie de la rue Copernic. Mais comme on comprend aussi que cette ceremonie, Schonberg l'a desiree de tout son coeur. Seulement, il a ete pris dans le traquenard analyse par Jakob Wassermann dans son texte "En vain". Quoi que fasse le Juif, il est Judas. S'il se convertit au christianisme, il est traitre a l'egard des Juifs. S'iI revient au judaisme, iI est traitre a l'egard des chretiens. S'il cache ses conversions, iI est lache. S'il les proclame, on lui demande a quelle caisse il a touche.

Mais Schonberg reste inebranlable au sein meme de l'ebranlable. La ou d'autres flechissent, lui, iI releve le defi et assume la lutte.

Deja en 1923, l'annee meme ou Jakob Wassermann decrit l'impasse dans laquelle l'anti introduit le Juif de culture allemande - dix annees avant l'avenement de Hitler - Schonberg evoque, lui : aussi, 'cette meme impasse - dix annees avant son retour officiel au judaisme. Dans deux lettres violentes, il lance un « J'accuse ) contre son ami, le peintre (non juif) Kandinsky, et a travers lui, contre les masques demoniaques de l'anti. Kandinsky sympathise avec les Chemises brunes du putsch de Hitler dans la brasserie de Munich. Il est partisan de l'exclusion des Juifs de la societe allemande. Mais il se declare pret a faire une «exception» pour l'ami Schonberg qu'il admire et respecte meme s'iI a «le nez crochu des Juifs».

La reponse de Schonberg n'est pas seulement cinglante. Comme I'analyse de Wassermann, elle va jusqu'au fond du noeud gordien de l'anti :

« [...]Ce que j'ai ete contraint d'apprendre cette derniere annee, je l'ai enfin maintenant compris et je ne l'oublierai jamais : je ne suis ni allemand, ni europeen, pas meme un homme (le plus vii des europeens me jette sa race a la figure),je suis juif... «J'en suis content! Je ne souhaite aujourd'hui nulle exception a mon egard; je ne suis pas oppose a ce que l'on me mette dans le meme sac que les autres. Car j'ai vu que de l'autre cote (qui n'a plus rien pour moi d'exemplaire), tous sont egalement a mettre dans le meme sac. Celui que je croyais etre au meme niveau que moi, je l'ai vu s'associer a cette bande; j'ai entendu que meme un Kandinsky ne voyait des actions des Juifs que les meprisables et des actions meprisables que celles,commises par des Juifs. Et je perds des lors tout espoir d'entente. C'etait un reve. Il y a deux humanites. Definitivement!...

« [...] Lorsque je marche dans la rue, si quelqu'un cherche du regard a savoir si je suis juif ou chretien, je ne peux guere lui dire que je suis precisement celui pour qui Kandinsky et quelques autres font une exception, bien que de toute facon leur Hitler ne soit pas de cet avis. Et voila pourquoi cette bonne pensee ne pourrait en rien me servir quand bien meme elle serait inscrite sur ma poitrine a la maniere des pancartes que portent les mendiants aveugles, de telle facon que chacun puisse les lire. Un Kandinsky ne pouvait-il penser a tout cela, ne pouvait-il pressentir ce qui allait en fait se passer?... « [...] Chaque Juif revele par son nez crochu non seulement sa propre culpabilite, mais aussi celle de tous les nez crochus absents [...].

« [...]Comment un Kandinsky peut-il tolerer que l'on m'offense; comment peut-il prendre part: pour une politique qui rend possible mon exclusion de mon champ d'activite naturel; comment peut-il s'abstenir de combattre une conception du monde qui prepare de nouveIles Saint-Barthelemy, ou l'obscurite sera telle que l'on ne pourra lire sur ma poitrine que je suis une exception a epargner!... «[...] Je dois conclure[...] Je realise maintenant que j'ai commis une tres grande erreur morale et tactique: j'ai accepte la discussion, j'ai polemique, je me suis defendu. Et ce faisant, j'ai oublie qu'il ne s'agit ni de droit, ni d'absence de droit, ni de verite, ni de mensonge, ni de connaissance, ni de meconnaissance , mais de rapports de force [...] J'oubliais que la discussion n'avait aucun sens puisque de toute facon, je ne serai pas entendu, qu'il n'y a aucune voionte de comprehension, si ce n'est celle de ne pas entendre ce que l'autre dit... ».

Le Proces et Le Chateau de Kafka! Situation dont Schonberg fait d'ailleurs rapidement l'experience, apres en avoir pressenti la menace, theorique. Car deux annees apres la polemique avec Kandinsky l' «exception» est officillement offerte a Arnold Schonberg. Il est nomme, d'une maniere inattendue et flatteuse, a la succession de Busoni comme professeur de composition a l'Academie de Prusse des arts, a Berlin, en 1925.. Cette nomination met fin a un demi-siecle d'existence materiellement difficile et nomade. " Nomination a vie, irrevocable », precise l'arrete signe par le president de l'Academie, Max von Schillings, le 17septembre 1925. Voila donc le Juif= chretien, Schonberg a l'abri de toute intrusion de l'anti.Illusion! Comme Schonberg l'avait prevu, l'irrevocable est irrevocable pour tous, sauf pour le )uif. En 1933, Schonberg est chasse de son poste en vertu, de l'application du Statut des Juifs. L'arrete du 18 septembre 1933, "revoquant l'irrevocable, est signe du meme president Max von Schillings! La grandeur de Schonberg, c'est de rester fidele a lui-meme, a sa foi juive, a la croyance en la vocation juive.

La lettre a Kandinsky etait revelatrice d'un etat d'esprit qui, en cette annee 1923, avait fait defaut a Wassermann ou a Kafka. Apres leur constat de l'impossibIe situation du Juif. ils se laissent aller au decouragement, au desespoir. a l'absurde. Schonberg. au contraire, entend le meta au-dedans de l'anti. La provocation constitue pour lui un rappel a la vocation.

«[...] A quoi l'antisemitisme menera-t-il si ce n'est a la violence? ecrit-il dans sa lettre a Kandinsky. Est-ce si difficile a imaginer? Leur suffira-t- il de priver les Juifs de leurs droits? Einstein, Mahler, moi et beaucoup d'autres seront supprimes. « Mais une chose est certaine: ils ne pourront exterminer les elements les plus vigoureux de cette capacite de resistance du judaisme grace a laquelle il a pu se maintenir sans protection pendant vingt siec1es face au reste de l'humanite. Ils sont apparemment si forts qu'ils sont toujours en mesure de remplir la mission que Dieu leur a confiee: se maintenir en exil, sans melange ni abandon jusqu'a l'heure de la delivrance!... »

SE MAINTENIR EN EXIL JUSQU"A L"HEURE DE LA DELIVRANCE

La polemique n'est pas la seule arme de Schonberg. Dans ces dix annees qui, de 1923 a 1933, vont de sa rupture avec Kandinsky a sa revocation par les nazis, it travail1e avec enthousiasme a deux oeuvres dramatiques juives: La Voie biblique et Moise et Aaron

La Voie biblique est un livret que son auteur, Schonberg lui-meme, n'a pas reussi a transposer en musique (repetition du phenomene createur de L'Echelle de Jacob). Le heros du drame, Max Aruns; reunit en lui les themes de Moise et d'Aaron. Il est dechire par le conflit de l'ideal et du reel. Il est a la recherche, pour le peuple juif, d'une terre ou il puisse edifier librement la Cite de Dieu; On decele, en filigrane, la doctrine territorialiste: puisque la Palestine est verrouillee par les Turcs ou par les Anglais, pourquoi ne pas se mettre a la recherche d'une terre autre que la Palestine? Herzl lui-meme y avait pense au moment de l'Ouganda. Zangwill est reste « territorialiste » jusqu'a la declaration Balfour. Itzhak Steinberg sera l'un des derniers fideles du territorialisme, meme apres la creation de l'Etat d'Israel. Pour Arnold Schonberg, le territorialisme n'est qu'une hypothese" formulee pour etre aussitot ecartee: Max Aruns echoue et meurt. La veritable solution ne peut etre que le sionisme de Sion.

Reunis dans le personnage imaginaire de Max Aruns, Moise et Aaron apparaissent separes comme ils le sont dans la Bible, dans l'opera qu'Arnold Schonberg leur consacre. Trois actes, dont il ecrit le livret complet; mais iI ne trouvera les sons qui leur correspondent que pour les deux premiers.

Le theme philosophique de l'Absolu et du Compromis revet, dans cet. opera, un aspect nouveau : celui de la techouva,reliee ala journee de Kippour. Car Kippour n'est pas ne au desert cornme une institution rituelle, legale, «normale». Il est issu d'un drame : la tragedie du Veau d'or, dans laquelle Aaron avait accepte le compromis et a la limite, la «conversion» a l'idole, alors que Moise y avait incarne l'Absolu, brisant les tables de la Loi, souillees par l'orgie qui avait suivi de si pres la sublime Revelation du Decalogue au Sinai. Idolatrie, cassure morale interne chez Aaron, brisure metaphysique exteriorisee par le geste de Moise : tout cela etait-ce reparable par un retour une techouva? Oui. La pire des aberrations trouve sa redemption dans l'instauration des vingt-quatre heures du Kippour. On ne peut pas descendre plus bas, creuser davantage la distance entre l'homme et Dieu que par le Veau d'or. On ne va pas pouvoir monter plus haut, construire plus fortement le pont entre l'homme et Dieu que par le jeune, la priere, le silence de Kippour.

Ainsi le theme de la priere, qui hante Schonberg depuis tant d'annees, est rattache directement a celui de la techouva. Il est permis de penser que .Ies annees 1930-1932,durant lesquelles Schonberg a travaille intensement a son opera, ont prepare l'acte solennel de techouvait la rue Copernic, en 1933. Le choc de l'anti en l'annee fatale de l'avenement du IIIe Reich a certainement joue son role. Mais le meta, longuement muri a travers le livret et la partition de Moise et Aaron, a exerce lui aussi, son impact. Kippour n'etait pas absent dans la ceremonie du 24juillet 1933, a Paris.

Je tiens a relever une coincidence qui invite a bien des meditations, pour qui sait combien Schonberg lui-meme traquait dans les nombres, dans les dates, dans l'arithmetique de l'existence, un signe et meme une signification. L'opera Moise et Aaron n'a jamais ete mis en scene du vivant d'Arnold Schonberg. Les premieres representations ont eu lieu a Hambourg en 1964. Quant a Paris, la ville dans laquelle Arnold Schonberg etait rentre en 1933 dans la Communaute d'Israel, dans l'attitude du baal- techouva de Kippour, l'Opera a inscrit Moise et Aaron.a son repertoire selon un programme qui en a fait coincider la troisieme representation avec la soiree du 6 octobre 1973. Les Juifs de Paris venaient d'apprendre qu'a deux heures de l'apres-midi de ce 6 octobre, les armees egyptiennes et syriennes avaient lance contre l'Etat d'Israel la guerre de Kippour...

UN EXIL MILITANT: UNE DOCTRINE POLITIQUE SIONISTE

La revocation ne surprend pas Schonberg. Il a pris les devants et a quitte l'Allemagne pour la France.
Il aurait pu se rendre dans sa Vienne natale, ou a Prague ou le sollicitent des invitations pressantes pour des concerts, des seminaires, des cercles d'approfondissement de son art. 'S'il est venu en France, c'est parce qu'il veut partager le sort des emigres juifs qui affiuent alors dans le pays de la liberte. C'est un exit militant, tout au service de ses freres juifs qu'il essaie d'aider du meilleur de ses forces.

Dans les archives remises en 1975 par Georg Alter, impresario de longue date et admirateur de Schonberg, a la Bibliotheque nationale de Jerusalem, j'ai trouve la lettre inedite suivante, envoyee par Rudolf Kolish a Alter: «Ne comptez pas sur Schonberg pour un recital a Prague. Il n'a plus d'adresse fixe; tantot a Paris, tantot a Arcachon, tantot a Geneve, ce qu'il a, c'est une idee fixe: secourir ses freres juifs dans la detresse; tenter de les faire sortir de l'enfer allemand. Il n'ecrit plus une note de musique et s'est mis entierement a la disposition du Congres juif mondial, en train de se creer pour eviter le pire... »

La liste des articles, reflexions, ebauches, retrouveS dans les archives de Schonberg et datant de cette annee 1933, est longue et eloquente. C'est un veritable recueil d'ecrits juifs, domine par deux idees directrices: il faut une politique juive radicalement nouvelle; elle doit culminer dans la constitution d'un parti politique juif universel et unique. Quelques titres de ces pages, toutes datees de 1933:

La question juive.
Notes sur la politique juive.
Etudes sur le probleme juif.
Une nouvelle politique juive realiste.
Un programme d'aide et de reconstruction pour un parti unifiejuif.
Le gouvernementjuif en Exil.
Les quatre points du programme.

Un programme en quatre points. Un gouvernement juif en Exil. Schonberg se sent le porte-parole de ce gouvernement qui n'existe pas encore. Il n'oublie. pas la solution sioniste et lance un appel, a tous les artistes exiles pour la creation d'un orchestre symphonique en Palestine. L'idee est accueillie avec enthousiasme par de nombreux artistes. Mais elle reste a l'etat d'idee. Elle ne sera realisee qu'en 1937 par Bronislav Hubermann. Pour diriger le premier concert a Tel-Aviv, il fait venir Arturo Toscanini des Etats-Unis.

Or, c'est aux Etats-Unis que se trouve aussi Arnold Schonberg depuis le mois d'octobre 1933. Epuise par son activite febrile, sans ressources materielles aucunes, il accepte le poste de professenr de composition que lui offre le Conservatoire de Boston. A sa grande surprise, il est accueilli aux Etats-Unis en Maitre, et trouve des 1934 des conditions excellentes de travail a Los Angeles.

Sur le paquebot l'Ile-de-France qui l'emmene en Amerique, il eprouve un regret: non pas de quitter l'Europe, mais de ne pas mettre le cap sur la Palestine. La sensation de l'Exil devient plus cuisante. Schonberg est frustre des fruits de son reve sioniste. D'ou compensation psychologique: l'adhesion plus intense encore au destin de son peuple par le moyen de son art.

PRESENCE DES EVENEMENTS: LA SHOA ET L'ETAT D'ISRAEL

L'Amerique, au lieu de l'eloigner, rapproche au contraire Schonberg des deux phases contradictoires de l'histoire juive qui se joue en Europe et en Asie et dont Schonberg est le temoin : la Shoa et la creation de I'Etat d'Israel. Sa creativite des annees de l'immediat apres guerre en fait foi.


Un survivant de Varsovie (1947) est taille dans la "chair vive de la souffrance et de l'heroisme du peuple juif martyr. Schonberg recueille le temoignage d'un rescape du ghetto de Varsovie. Son opus 46 enregistre les mots et ne leur ajoute que deux choses: des sons pathetiques mais rapides et, en conclusion, la « vieille priere oubliee », le Chema Israel. Ce que d'autres ont sculpte dans la pierre a Varsovie et a Jerusalem, Arnold Schonberg l'a projete dans l'univers sonore.

Sur six vers de Dagobert Runes, Arnold Schonberg compose son Ode a la Joie de la restauration de l'Etat d'Israel : Trois fois mille ans.

Moise n'a pas pu penetrer dans la Terre sainte. Son peuple seul y a penetre. Et voici le miracle. Apres trois fois mille ans, de nouveau le peuple de Moise entre dans la Terre sainte. L'Etat d'Israel est cree. Cela aussi est un Retour. Mais tel qu'il est chante par Schonberg dans sa cantate, ce n'est pas le Retour de l'homme vers Dieu: C'est le Retour de Dieu vers les Hommes: Gottes Wiederkehr. Ainsi, Schonberg voit la boucle se fermer. Si lui-meme n'est pas entre dans la Terre, comme Moise, du moins sait-il que Dieu est revenu chez les siens. L'etincelle de lumiere semee a tous vents a ete recueillie. Le recueillant, cette fois-ci, ce n'est plus l'homme, c'est Dieu. Par sa revenance, Schonberg a ete le cooperant de Dieu.

LE MONT NEBO

La techouva d'Arnold Schonberg atteint un sommet unique en son genre dans les toutes dernieres semaines de sa vie, entre le mois d'avril et le 13 juillet 1951. Ce jour-la, la mort le surprend du dedans d'une maladie physique qui le mine depuis des annees, mais du dedans aussi d'un drame ethique qui se joue en quelques mois sur deux registres.

Drame vertical de la recherche acharnée de l'impossible dialogue avec Dieu.

Drame horizontal de la recherche acharnee, elle aussi; de l'impossible Aliya a jerusalem.

Tout se passe comme si Dieu avait envoye a Schonberg un appel d'en haut, et un appel de la-bas, un signe du Ciel et un signe de la Terre. Et comme si Dieu l'avait arrete au moment meme ou les signes allaient etre dechiffres. Comme Moise, Schonberg meurt dans l'intensite de la priere inaehevee. La promesse du Ciel et celle de la Terre, il croit en avoir obtenu l'accomplissement enfin. Physiquement, ses yeux sont presque aveugles. Spirituellement, ils sont aveuglés par la Lumiere. En un élan supreme, la force de l'esprit va-t-elle pouvoir vaincre la faiblesse de la matiere? Va-t-il pouvoir menera terme ce jeu sur deux claviers?

Il vient d'achever la transposition sonore du psaume 130: De profundis, Mi-Maamakim. C'est l'opus. 50,b de son reuvre. La musique est de lui Mais les paroles, bibliques, sont de Dieu.

Va-t-il pouvoir creer jusqu'au bout l'opus 50 c, dans l'elaboration duquel il avance a grands pas depuis le mois d'avril? Ce sont Les Psaumes modernes. La musique sera de lui. Mais cette fois-ci, les paroles aussi.

Projet audacieux, auquel Schonberg pense depuis quarante ans, depuis L'Echelle de Jacob. Il vient d'en achever la partie prometheenne. Un homme a ose, au xxe siecle, relever le defi du langage ancien et le transmuter en langage moderne. Le texte est la, entierement redige : incantation sobre et puissante a la fois. Empoignement du Dieu lointain, que, pourtant, la priere rend proche. Vertige du vide separant la creature du Createur et sur lequel, pourtant, la priere jette un pont.

Le texte est la, acheve, redige de main d'homme. La Bible comporte 150 psaumes. Schonberg a l'audace de donner au premier psaume qu'i} vient de creer le numero 151. Mais la musique ne suit pas le rythme de creativite humaine. Le manuscrit sonore ne va pas au-dela de la quatre-vingt-sixieme mesure du premier psaume. Le dernier accord, compose la veille de la mort, accompagne les quatre mots de soutenement de ces prieres inachevees : Et pourtant je prie...

O toi, mon Dieu. Tous les peuples te louent! et t'assurent de leur veneration. Mais que peut signifier pour toi le fait que je le fasse egalement ou non?

Qui suis-je pour croire que ma priere soit une necessite?

Lorsque je dis « Dieu », je sais que je parle de l'Unique de l'Eternel, du Tout-Puissant, de l'Omniscient et de l'Inconcevable, dont je ne peux ni ne dois me faire une image. Auquel je n'ai ni le droit ni la possibilite de poser aucune exigence, qui peut exaucer ma priere la plus fervente, ou l'ignorer.

Et pourtant je prie, comme tout ce qui vit prie, et pourtant je supplie que me soient donnes le pardon, les merveilles et la plenitude.

Et pourtant je prie, car je ne veux pas etre prive du bonheur que donne le sentiment de l'unite, de l'union avec toi. O toi, mon Dieu, ta grace nous a laisse la priere comme un lien vers toi, un lien qui rend bienheureux. Comme un bonheur qui nous donne davantage qu'aucune plenitude...

Pour le recit d'une fin de vie, cette face interieure du drame serait suffisamment emouvante. Mais la face exterieure s'y surajoute: un autre dialogue inacheve, arrete par la mort. Ce n'est plus le dialogue entre Schonberg et Dieu, mais le dialogue entre Schonberg et la Terre de Dieu.

Dialogue vieux, lui aussi, de quarante ans, puisque le sionisme de Schonberg prend racine dans les annees ou il elabore L'Echelle de Jacob. Les oscillations de ce sionisme, nous les avons suivies et essaye de les comprendre.

Mais voici soudain, en avril 1951, une peripetie inattendue: «Depuis quarante ans, ecrit Schonberg. c'est mon desir le plus ardent de vivre en citoyen libre dans un Etat d'Israel independant.» Cet Etat d'Israel existe depuis trois ans. Son avenement, Schonberg l'a celebre dans la cantate Trois fois mille ans.

Maintenant, en avril 1951, il ne s'agit plus d'ecriture, mais d'action. Ni des paroles ni des sons. Un acte, celui de l'Aliya en Israel: voila ce qui est offert a Schonberg. La projection de son reve sioniste dans la realite israelienne.

Toutefois, les choses ne sont pas aussi simples qu'elles sont racontees dans certaines biographies de Schonberg. Il y a d'ailleurs, dans ces 'ouvrages sur Schonberg, dans le volume de ses lettres (publiees a Mayence en 1970 par Erwin Stein et decisives pour les mises au point chronologiques), des contradictions; des imprecisions; des omissions (deliberees?) qui embrouillent des faits qu'it faut retablir dans leur clarte. Car elle seule les rehausse au niveau d'un drame rapide et poignant.

Deux artistes eminents inspirent en 1951 l'activite musicale dans le jeune Etat d'Israel: Frank Pelleg (1910-1968) au ministere de l'Education et de la Culture; Odon Partos (ne en 1907, aujourd'hui a la retrajte) a la direction de l'Academie de musique (le Conservatoire national), qui vient d'etre cree, a Jerusalem. Les deux venus en Palestine, autour des annees 1936-1938,ont commence leur carriere dans la Philharmonie d'Israel, creee par Bronislav Hubermann. L'idee de cet orchestre avait ete lancee, on s'en souvient, par Sch6nberg des 1933.

Pelleg et, Partos offrent maintenant, en 1951, a Arnold Schonberg ies fonctions de president d'honneur de l'Academie de musique.

C'est la, que se placent deux lettres d'Arnold Schonberg,l'une du 26 avril, l'autre du 15 Juin, Ni l'une ,ni l'autre ne doivent etre occultees, mutilees ni deformees,de leur intention veritable.

L'offre qui lui est faite remplit Schonberg de joie et de fierte. Toutefois, il formule une reserve. Mais elle ne concerne pas l'offre en soi C'est l'honorariat qu'il refuse. Il ne peut accepter l'invitatiop qu'a une seule condition: que la presidence qu'on lui offre soit effective. Ce n'est pas son nom seulement qu'il veut preter a Jerusalem, mais sa personne. Arnold Schonberg a Jerusalem, cela ne doit pas etre un symbole, mais la realisation de ce a quoi il aspire depuis si longtemps : l'Aliya. Demeurer a Jerusalem, y travailler a la formation d'une generation d'artistes qui soient, ecrit-il le 26 avril, « de veritables pretres de l'art, qui combattent pour l'art avec le meme serieux que les pretres de Dieu dans l'antique Israel. Car si Dieu a elu le peuple d'Israel pour maintenir dans son integrite le veritable monotheisme de Moise, malgre toutes les persecutions et toutes les souffrances, il est du devoir des musiciens juifs de donner au monde un projet qui permette a nouveau a nos ames de se manifester au niveau d'une signification universelle ».

Ainsi dans cette lettre, Schonberg donne libre cours a son reve de devenir enfin ce a quoi il aspirait : le Maitre, en Israel, d'une generation d'artistes juifs au service du message biblique. Il ajoute quelques precisions d'ordre pratique: le souhait que ses archives deviennent propriete de la bibliotheque nationale d'Israel. (Souhait qui n'a pas ete realise jusqu'a l'heure actuelle. Les archives de Schonberg se trouvent toujours encore a Los Angeles). Le souhait aussi que la maladie qui le ronge n'empeche pas son reve de devenir realite.

Schonberg s'etait ouvert de tout cela a des amis a Los Angeles, avant de repondre a la lettre officille de Pelleg et de Partos. Ceux-ci, informes sans doute d'une maniere confuse par les confidents de Schonberg, avaient deja organise en mai, a Jerusalem, une ceremonie au cours de laquelle avait ete annoncee la nomination d'Arnold Schonberg a la presidence d'honneur de l'Academie de musique. Ils s'empressent maintenant d'ecrire a Schonberg qu'evidemment l'Aliya du Maitre et son acceptation de la Presidence effective combleraient leurs vreux. En attendant que Schonberg soit physiquement a meme de faire son Aliya, qu'il leur envoie d'Amerique un texte programmatique, comme il l'eut fait s'il avait ete effectivement a la tete de l'Academie.

Ce programme, Arnold Schonberg le redige le 15 juin, un mois avant sa mort, dans une nouvelle lettre qui est plus qu'un programme: c'est une confession, 'un credo. Ou plutot un Viddouy, un Ani Maamin, expressions hebraiques correspondantes, mais plus aptes a rendre la tonalite juive de ce texte. Avec noblesse, mais aussi avec la fierte que lui confere la certitude d'avoir opere une revolution dans l'art, Schonberg y remonte aux sources de sa lutte pour un art juif. Il n'y a d'art qu'inspire par l'ethique, et il n'y a d'ethique humaine qu'inspiree par I'esprit du judaisme. Mais ce n'est pas avec des idees seulement que Schonberg a lutte. Il a lutte avec des hommes. Et le malheur a voulu que parmi ces ' hommes, les Juifs qui l'ont suivi etaient peu nombreux, reticents et parfois adversaires. Maintenant, c'est dans la conscience des Juifs d'Israel que Schonberg veut implanter son message. Il demande donc qu'on l'ecoute, lui, qu'on lui donne les moyens de se faire ecouter, lui, car il est sur de son oeuvre et de son inspiration. Il y a deux choses dans l'art : la technique et l'esprit. Que la jeune generation d'Israel soit libre d'apprendre toutes les techniques musicales du monde! Mais l'esprit est Un. Et c'est l'esprit unique d'Israel dont Schonberg se sait, a l'heure actuelle, l'un des rares prophetes, sinon le seul, dans le domaine de l'art. Il faut imaginer Arnold Schonberg ecrivant ces lignes, alors que, sur sa table de travail, a cote de cette lettre, figurent les psaumes dont il vient de creer les paroles et pour lesquels il cherche aprement l'accord des sons. C'est un autre accord qu'il cherche dans cet Ani Maamin : la fidelite du peuple juif a ses Maitres, le reniement des idoles, le renouement de I'Alliance entre Israel et la Bible - renouement que la creation de l'Etat d'Israel cristallise dans le roc de l'histoire. On sent en Schonberg les coleres de Moise, avec lequel il s'est si souvent identifie; ses combats pour former un peuple conforme a l'ideal de la Loi. Face a la Terre dont les portes s'ouvrent maintenant devant lui, il s'arrete un instant et prend les mesures de sa vision.

Les psaumes de Schonberg disent le risque de la priere. Nul et rien ne peut obliger Dieu a repondre. Et pourtant je prie...

Le Ani Maamin-programme de Schonberg dit le risque de l'ideal. Nul et rien ne peut obliger le reel a repondre a l'ideal. Et pourtant je vois...

Les deux Et pourtant s'arretent le meme jour. Pendant que la lettre-programme est encore en route pour ses destinataires a Jerusalem, ceux-ci ont recu le telegramme de Los Angeles: « 13 juillet 1951: Arnold Schonberg decede. »

La techouva d'Arnold Schonberg connait enfin une halte. Celle du mont Nebo.

La serie sur laquelle le Kol Nidre a ete compose

KOL NIDRE

Arbre renverse dont les racines sont au ciel, le baal-techouva fremit d'un mouvement qui va de la racine a la couronne et ramene de la couronne a la racine. Distendu entre le temps et l'eternite, entre l'Exil et la Terre, entre la source et l'estuaire, il ramasse en sa dynamique la prodigalite des contradictions et les offre a l'Unite.

Le 4 octobre 1938, au moment pathetique des premiers instants de Yom Kippour, le baal-techouva Arnold Schonberg realise l'unite entre sa vie et son art, l'Unite aussi a laquelle it aspire depuis toujours dans la priere entre la tradition et la creation. Dans l'une des synagogues de Los Angeles, il dirige lui-meme le Kol Nidre avec une ferveur intense qu'il communique aux fideles. C'est un moment crete. En mars, Hitler-Amalec a pratique l'Anschluss. Les nazis Sont entres dans Vienne, ou Schonberg est ne. Et Vienne s'est donnee aux nazis, sans resistance. dans le delire demoniaque du Mal. En septembre, des accords ont ete signes a Munich, ou Schonberg a vecu son adolescence. Ces accords, on le sent. vont livrer au Demon la Tchecoslovaquie et Prague. Le cercle infernal se ferme autour des Juifs d'Europe. Alors, comme Beethoven jadis, du dedans de la souffrance,a chante l'Ode a la Joie, Schonberg,du dedans du desespoir. celebre l'Ode a la techouva. Sur la base du texte et de la melodie traditionnels, il cree un Kol Nidre nouveau et lui assigne sa place non pas dans une salle de concerts, mais dans la synagogue.

Ainsi, en creant, sur les bases traditionnelles un Kol Nidre nouveau, dont il souhaitait qu'il eut sa place non pas dans les.programmes des concerts mais dans les synagogues au moment pathetique des premiers instants du Kippour, Arnold Schonberg se depouillait volontairement de la parure dont l'art, l'academisme, la culture le revetaient,. pour redevenir un simple paytan, un inspire liturgique, un poete de Dieu, comme en avaient connu massivement les synagogues du Moyen Age; un levite au Psaume, comme les murs du Temple les abritaient lorsqu'iI etait debout a Jerusalem.

C'est le geste de depoui1lement de la creature devant le Createur, le recours au Sargueness ou Kittel, l'habit mortuaire dont se revetent les fideles, et qui. avait si fortement. impressionne . Franz Rosenzweig a son entree dans la synagogue de Berlin, le soir de Kol Nidre. Mais c'est aussi le geste de depouillement du grand pretre pour le service de Kippour au Temple, lorsque celui-ci etait debout a Jerusalem. Toute l'annee durant, le grand pretre officiait en un costume d'apparat, garni de pierres precieuses, de dorures, de clochettes, de grenades. A Kippour, il penetrait dans le Saint des Saints en une chasuble blanche sans aucune autre parure, semblable a ce Kittel ou Sargueness qu'apres la chute du Temple, le simple Juif allait mettre, se substituant en quelque sorte au grand pretre dans une Avoda, dans un service symbolique et vicariant...

C'est ce role vicariant qu'assume maintenant Arnold Schonberg. Si je n'ai pas parle jusqu'ici du Kol Nidre dans l'itineraire de Schonberg, c'est parce que je voulais en reserver l'analyse pour la conclusion de l'ensemble de mon livre. Car ici, Arnold Schonberg est le porte-parole de la techouva en soi. Il a puise dans ses deux formes essentielles. Celle provoquee par l'anti. Car les notes preparatoires, redigees par Schonberg dans l'ete 1938, montrent que le Kol Nidre qu'iI destine a la journee de Kippour, en octobre, est issu des chocs de l'Anschlusset de l'affaire des Sudetes. « Les quatre points du programme» de 1933 reapparaissent. De nouveau, Schonberg reve d'une politique juive assez courageuse pour, opposer sa propre force a la force de l'anti. Le Kol Nidre d'Arnold Schonberg est un ~ehet de la force physique du peuple juif. . Mais celle aussi, evidemment, provoquee par le meta, ce meta qui travaille Schonberg depuis son eveil au judaIsme et a Dieu. Le Kol Nidre d'Arnold Schonberg, est aussi le reflet de la force morale et religieuse de la communaut6 juive. Un Kol Nidre de synthese. Comment peut-il en etre autrement? Kol Nidre est, en effet, la priere la plus significative de la techouva juive, puisqu'elle inaugure les vingt-quatre heures de la journee de Kippour, dans toutes les synagogues du monde, remplies a craquer. Son texte, arameen, archaique, hermetique, semble taille dans le roc de l'incomprehensible, et pourtant chaque Juif l'accepte comme s'il avait ete ecrit a sa mesure, pour sa personne, pour son instant, pour sa revenance au sein de la communaute, ne serait-ce que pour ces vingt-quatre heures, meme si durant toute l'annee il s'en est tenu ecarte, separe, aliene.

Une melodie accompagne ce texte, haletante, syncopee, rocailleuse, dont on peut dire ce que Heine dit de la Haggada du Seder: elle remue jusqu'au plus profond des croeurs. Aucun Juif ne peut resister a son envoutement. Sans doute parce qu'elle a jailli des entrailles des Marranes, ces clandestins de la revenance, a l'ame dechiree entre la conversion publique au christianisme ou a l'islam et la fidelite secrete a l'existence juive. Entre le paraitre et l'etre, cette melodie decouvre les abimes. Elle dechire le voile, arrache le masque, restitue l'homme juif a sa verite nue. Et c'est bien cela que les mots mysterieux du Kol Nidre veulent exprimer. a savoir qu'aucun voeu. aucun engagement. aucun serment. aucun pari ne tient devant le face-a-face avec Dieu.

L'apport d'Arnold Schonberg au Kol Nidre est double. Sans depasser, les vingt minutes que la liturgie traditionnelle accorde a cette introduction a Yom Kippour. sans modifier ni le substrat de la melodie ni la teneur du texte: il pulverise la premiere ou plutot, selon sa propre expression il la « vitriole », et il amplifie l'autre en introduisant la tragedie de l'ame juive dans le drame du Cosmos divin.

Car telle avait ete la popularite de la melodie du Kol Nidre qu'avant Schonberg, des dizaines d'artistes, juifs ou non juifs, l'avaient detachee du moment liturgique de Kippour pour en faire un morceau de concert. L'adaptation la plus celebre, celle de Max Bruch, un non-Juif, figurait au programme des soirees ou le violoncelle devait arracherau public des larmes, a cote de la Marche funebre de Chopin ou des Valses lentes de Brahms. Pour-Schonberg, c'etait pire qu'un sacrilege. C'etait de la « sentimentalite ». Ce qu'it a voulu en recomposant la melodie du Kol-Nidre, c'etait, selon ses propres mots, « conferer a ce decret la dignite d'une loi ».

« Je crois que j'y ai réussi », peut-il dire avec fierté. La réussite est dans la découverte de la mathématique du thème traditionnel de Kol Nidre. Ce theme; en effet, s'ecrit, avec les memes notes, dans son elan et dans sa regression. Il suffisait de combiner la reciprocite de ce mouvement d'ascension et de chute, de chute et d'ascension, pour suggerer la dignite de la loi de la Revenance, de la techouva.

L'intention generale de cette loi est renforcee encore par une modification, simple mais poignante, du rythme traditionnel. Celui-ci commence en pianissimo, progresse en mezzoforte, et s'acheve en fortissimo, l'ensemble du Kol Nidre etant repete, trois fois, au niveau correspondant d'intensite musicale.

Schonberg ne fait entendre le Kol Nidre qu'une seule fois. Mais il debute par un eclat en tonnerre et atteint l'achevement dans le pianissimo de la voix tenue du murmure. Le choc brutal de l'empoignement solitaire qui se detend dans l'intimite discrete d'un dialogue. Dieu saisit l'homme. Puis, il lui parle.

Si la facture musicale prend ainsi la forme d'un dialogue,c'est que le texte du Kol Nidre a ete transforme par Schonberg en dialogue. C'est une oeuvre pour recitant, choeur et orchestre. Le recitant est le Rabbi dont la voix rappelle d'abord une legende de la Kabbale : celle des etincelles perdues lors de la Creation. Amplification du verset par lequel, en effet, le Kol Nidre est introduit dans l'office de la synagogue. Or zarua la-tsaddik. Une lumiere est semee pour le Juste. Seulement,la Kabbale renverse l'eclairage. La lumiere est semee pour le Juste, mais aussi pour le Revenant. Autant sinon plus que le Juste, le baal-techouva est le sourcier de la Lumiere perdue. Cette lumiere, il ne la restitue pas seulement a son propre etre, mais a l'etre de l'univers. Du neant dans lequel elle a failli s'eteindre, le baal-techouva ramene l'etincelle a Dieu. Ainsi, qui refait son ame refait l'ame du Monde.

Quelle autre conclusion puis-je trouver a mon livre que l'introduction du baal-techouva Arnold Schonberg au Kol Nidre de la techouva juive?

RABBI. - La Kabbale raconte une legende: Au commencement Dieu dit : « Que la lumiere soit. » Des espaces infinis jaillit une flamme. Dieu pulverise cette lumiere en atomes. Des myriades d'etincelles furent enfouies dans notre monde. Mais elles ne peuvent etre perrcues par nous tous. Le vaniteux, qui marche avec arrogance, n'en percevra jamais aucune. Mais l'humble et le modeste, les yeux baisses,lui, les apercoit. « Une lumiere a ete semee pour les Justes. »

Bishivoh shel maloh uvishivoh shel matoh. Au nom de Dieu : Nous proclamons solennellement que tout transgresseur, qu'il soit infidele a notre peuple par peur ou egare par de fausses doctrines de toutes sortes, soit libere de sa faiblesse ou de sa cupidite: nous l'invitons a s'unir a nous pour la priere, cette nuit. Une lumiere a ete semee pour les Justes - une lumiere a ete semee pour le baal-techouva.

CHOEUR. - KOL NIDRE... Une lumiere a ete semee pour le baal-techouva.

RABBI.- Nous l'invitons a etre l'un des notres cette nuit.

CHoEUR. - Techouva. Nous refaisons notre ame... Kol Nidre...




Extraits du Traité d'harmonie

Ce procédé - surtout lorsque l'on doit atteindre un ton majeur - se rencontre si souvent dans la littérature classique qu'il peut être considéré comme très important. Il sert la plupart du temps a conduire par quelques détours au nouveau ton, ce qui a lieu, par exemple, au cours de certaines transitions et - notamment - dans le fameux « retour» au thème. L'avantage de cette méthode est que, par la recherche du ton mineur de même nom, l'oreille se trouve habituée a la fondamentale du ton majeur a introduire, lequel, quand il apparaitra finalement et, pour autant que puisse nous l'offrir un simple changement de mode, nous réservera pourtant suffisamment de surprise.

Préparé et pourtant surprenant, attendu et cependant nouveau : voila ce que réclament a peu prés l'intelligence et le gout de l'auditeur, et aucun artiste ne peut vraiment s'y soustraire. Tout cela cache pourtant un peu d'illusion: on veut en effet que ne survienne que ce que l'on peut attendre, deviner, prévoir, mais cependant on souhaite aussi être surpris. Est-ce la fierté d'une prévision juste - fierté rehaussée encore par les doutes nés d'un sentiment personnel toujours fluctuant - qui explique pourquoi la chose attendue reste aussi surprenante ?

On remarque de toute facon que l'auditeur réagit de la même manière vis-à-vis d'une oeuvre nouvelle. Il souhaite bien de nouvelles oeuvres d'art mais seulement celles qui satisfont son attente, c'est-a-dire uniquement dans la mesure ou elles se présentent comme un rafistolage nouveau d'éléments anciens. En bref, ne pas aller trop loin dans la nouveauté mais pas non plus trop loin dans la désuétude. « Moderne mais pas hypermoderne ». Les artistes capables d'un tel tour de passe-passe vont certes satisfaire l'opinion pendant une courte période en lui épargnant le dilemme ou la plongent des souhaits contradictoires, mais très bientot le public se lasse et manifeste par la indirectement quelque instinct pour ce qui est bon, même si, en fin de compte, cet instinct se retourne presque uniquement contre le bon.


Lettres choisies dans la correspondance de Schoenberg


Los Angeles, le 26 avril 1951.

A Monsieur Frank Pelleg.
Directeur de la section musicale, au ministere de l'Education et de la Culture.
A transmettre a titre amical au directeur de l'Israel Academy of Music of Jerusalem, Monsieur O. Partosh.

Tout en acceptant avec satisfaction et fierté d'etre nommé president honoraire de l'Israel Academy of Music, je me sens cependant le devoir d'expliquer pourquoi il me parait si important que vous ayez precisement songé a moi pour cette distinction. A vos amis, qui m'ont récemment rendu visite ici a Los Angeles, ainsi qu'a vous-meme, Monsieur le Directeur Partosh, j'ai declaré que depuis plus de quarante ans mon désir le plus ardent était de voir la fondation d'un Etat israelien propre et independant. Et meme plus que cela : de devenir citoyen de cet Etat et d'y resider. [...]

Je ne saurais trouver les mots pour dire a quel point j'aimerais contribuer a ce projet en dirigeant personnellement et en enseignant dans cet etablissement. J'ai toujours eu une passion pour l'enseignement et senti le besoin de découvrir ce qui pouvait aider au mieux des débutants et les familiariser avec les exigences techniques, spirituelles et éthiques de notre art; leur montrer qu'il existe une morale de l'art et que l'on ne doit jamais cesser de la défendre et de combattre violemment tous ceux qui l'enfreignent.

Je dois malheureusement renoncer a satisfaire a de tels souhaits. Mais il me semble que le demi-siecle d'experience que j'ai de plus que mes collegues m'autorise a expliquer ce que je me serais efforcé de faire de cet institut si j'avais la chance et la force d'y parvenir encore aujourd'hui.

Et ici je me tourne, avec mes souhaits les plus chaleureux, vers le directeur, Mr O. Partosh.
J'aurais essayé de donner a cette academie une portée universelle, afin qu'elle soit a meme de servir de riposte a cette humanité qui s'abandonne dans tant de domaines a un materialisme amoral et profiteur. A un materialisme derriére lequel toutes les exigences éthiques de notre art disparaissent de plus en plus. Un modele universel ne doit pas se contenter de gens a moitie competents. Il ne doit pas former des instrumentistes dont la plus grande qualité est une simple habileté a s'adapter parfaitement a ce besoin général de divertissement.

D'un tel institut, ce sont des vrais pretres de l'art qui doivent sortir, qui affrontent l'art de la meme maniére que les pretres font l'autel de Dieu. Car, de meme que Dieu a choisi en Israel le peuple dont le devoir est de sauvegarder le vrai et pur monotheisme de Moise, malgré toutes les persecutions et toutes les souffrances, de meme le devoir des musiciens israeliens est de donner au monde un exemple, qui seul est capable de faire fonctionner a nouveau nos ames, ainsi que l'exige l'humanité, si elle veut s'élever véritablement. Tels sont mes souhaits, et si je puis vous etre utile en developpant et en expliquant certains détails, j'espere que vous n'hesiterez pas a m'interroger.

Arnold SCHOENBERG.




Textes extraits du livre "Le Style et l'idee" (aux editions Buchet Chastel, ecrits de Schoenberg reunis par Leonard Stein)


AU SUJET DE GEORGE GERSHWIN (1938)


Beaucoup de musiciens ne considérent pas George Gershwin, comme un compositeur sérieux. Mais ils devraient comprendre que, sérieux ou non, c'est un compositeur, autrement dit un homme plongé dans la musique et qui exprime en musique tout ce qu'il a a dire, que ce soit sérieux ou non, profond ou non, parce que la musique est sa langue maternelle. Plus d'un compositeur sérieux (a ce qu'il croit) ou non (a ce que je sais) a bien appris comment ajouter des notes les unes aux autres. Mais la seule chose qu'il ait de sérieux est son parfait manque d'humour et d'ame.

Cette difference suffit, a mon avis, pour qu'on puisse dire que l'un est un compositeur, et non pas l'autre. Un artiste est pour moi comme un pommier: quand la saison est venue, il s'épanouit en fleurs, qu'il le veuille ou non, et il commence a produire des pommes. Un pommier ignore totalement ce que ses produits vaudront sur le marche et ne s'en enquiert pas aupres des fruitiers; ainsi le véritable compositeur ne se demande pas si ses ceuvres plairont aux critiques les plus sérieux. Il sent qu'il a quelque chose a dire et il le dit.

Gershwin fut indiscutablement un novateur. Ce qu'il sut tirer du rythme, de l'harmonie et de la mélodie n'est pas une pure question de style: c'est quelque chose qui différe essentiellement du manierisme cher a plus d'un compositeur sérieux. Les compositeurs serieux justifient leurs procédés par des prémisses artificielles (fruits de leur érudition et des conclusions qu'ils ont tirées de la mode) et des objectifs chers aux auteurs en vogue d'une certaine époque. Pareil style consiste a masquer par des tours de main superficiels la moindre quantité d'idées possible, sans y etre poussé par aucune raison d'ordre interieur. On pourrait découper pareille musique en élements et recoudre ces élements dans un ordre different: on obtiendrait le meme néant, presenté d'une autre facon tout aussi artificielle. Impossible d'en faire autant avec la musique de Gershwin. Ses melodies ne sont pas le produit d'un tour de main ou d'un procédé stereotypé, mais elles se tiennent d'elles-memes et ne peuvent etre decoupées en morceaux. La mélodie, l'harmonie et le rythme ne sont pas chez lui des élements independants qui ont été assemblés pas la suite: ils sont venus d'une seule piece. Je fais ici une supposition, mais j'imaginerais volontiers qu'il a improvise le tout sur son piano. Peut-etre a-t-il ensuite simplement ajouté une touche finale, peut-etre a-t-il du beaucoup travailler pour arriver a la forme definitive, je n'en sais rien. Mais le resultat conserve tout le parfum d'une improvisation, avec toutes les qualités et tous les défauts qui s'attachent a ce genre de production. Son effet n'est pas sans rappeler celui d'un discours: vous avez été conquis par la personnalité envoutante de l'orateur, mais vous risquez d'etre decus si vous lisez ensuite son texte et si vous le dissequez comme a la loupe; vous ne voyez plus ce qui vous avait tant remué et il faudra que vous y mettiez un peu du votre si vous voulez retrouver votre premiére émotion. Mais c'est toujours pareil en matiére d'art: vous ne recevez d'une oeuvre que ce que vous etes capable de lui donmer vous-meme.

Je ne parle pas ici en theoricien de la musique et je ne suis pas un critique musical. Je ne suis donc pas obligé de dire a coté de quel compositeur, a mon avis, l'histoire retiendra le nom de Gershwin: Johann Strauss ou Debussy? Offenbach ou Brahms? Lehar ou Puccini? Mais je sais que Gershwin est un artiste et un vrai compositeur. Il a exprimé des idées musicales et ces idées étaient neuves, comme le langage dont il s'est servi.

• Gershwin fut pour Schoenberg un excellent ami et un infatigable partenaire de tennis (N. d. T.).







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